Ousmane Diagana: «La Blessure de l’esclavage (…), j’ai été sévèrement critiqué…»

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DOSSIER- Semaine Mauritanienne de l’Indépendance– Il rêvait de devenir avocat. Il est désormais un cinéaste connu et reconnu en Mauritanie et ailleurs. Il, c’est évidemment Ousmane Diagana.  Ce réalisateur mauritanien, qui continue de mettre à nu les tares de la société mauritanienne depuis quelques années déjà. Rencontre avec un cinéaste qui dénonce, informe, éduque …

 La République Islamique de Mauritanie fête ses 60 ans d’indépendance.  Quels seraient vos vœux pour les prochaines années ?  

Je suis très optimiste, plein d’espoirs pour les années à venir pour mon pays. La Mauritanie est un grand et magnifique pays, de par son histoire, de sa diversité culturelle, ces savants, nos université islamiques, nos écoles coraniques dans nos maisons. 60 ans après les indépendances, le bilan n’est pas très satisfaisant, on aurait pu avoir une Mauritanie meilleure que celle qu’on connait actuellement. C’est-à-dire un pays avec une bonne infrastructure routière, même s’il y’ a eu des efforts dans ce sens, des hôpitaux répondant aux normes internationales et un système de santé fiable, des écoles et des universités dignes de ce nom. Tout ce retard est dû à une succession de coup d’Etat, des décennies de dictature, la mauvaise gouvernance que notre pays a connue.  Parait-il qu’il y’ a une pénurie de fruits et de légumes à Nouakchott parce que les commerçants marocains n’arrivent plus à faire passer leurs marchandises jusqu’à chez nous. Il est temps de se mettre au travail, il est temps que nos autorités encouragent et accompagnent les agriculteurs, les travailleurs de façon générale, comme l’avait fait le Roi Hassan 2 en son temps. J’ai de l’espoir pour mon pays, la Mauritanie est un pays stable et en paix, et c’est très important. Depuis quelque temps, on voit des signaux positifs et encourageants, je fonde beaucoup d’espoir sur la gouvernance de Ghazouani (Mohamed Ould Ghazouani, Président de la République Islamique de Mauritanie, ndrl),  je suis optimiste pour l’avenir de mon pays.

Quel regard portez-vous sur le cinéma mauritanien ? 

Comme dans beaucoup de pays africains, le cinéma mauritanien souffre de manque d’infrastructures et du soutien de l’Etat. Sinon, il y’a beaucoup de jeunes mauritaniens filles et garçons, qui rêvent de faire du cinéma. Et parmi eux des jeune talentueux… il faut que nos Etats se mettent au travail, regardent du côté de la culture, commencent à soutenir matériellement, humainement et financièrement le cinéma et la culture de façon général, parce que c’est aussi un secteur du développement.

Vous êtes un cinéaste mauritanien, qui s’inspiré de la société mauritanienne tout en mettant à nu ses tares : « La blessure de l’esclavage », «Mémoire noire » la Couleur de mes amis » … n’est-ce pas ? 

Effectivement depuis plus de dix ans, je fais des films documentaires : «La Couleur de mes amis», «La Blessure de l’esclavage», «Mémoire noire», des films qui questionnent la place de l’homme parmi ses semblables. En tant qu’artiste, je me suis toujours intéressé aux questions des droits humains dans mon pays et dans le monde jusqu’à en faire une ligne éditoriale. J’ai toujours pensé qu’il est important que le cinéma s’empare des grands sujets pour raconter le monde, dans toute sa beauté, la force et sa faiblisse. Et pour notre continent, il devient urgent de le faire. Le cinéma n’est pas que divertissement surtout dans nos pays où les médias ne sont pas totalement libres, le cinéma peut être une alternative pour un peu plus de rêve et de liberté.

Vous aviez dit à la fin d’un entretien accordé à alakhbar.info: « Je veux que les Mauritaniens fassent comme moi. Qu’ils apprennent du film. Je voudrais que le film (La Blessure de l’esclavage) suscite un débat riche et sérieux autour de l’esclavage en Mauritanie ».  Onze ans après pourriez-vous dire si votre film a pu susciter ou pas « ce débat riche et sérieux autour de l’esclavage en Mauritanie » ? 

Le sujet de l’esclavage reste sujet tabou en Mauritanie et nombreux sont les mauritaniens de «mauvaise foi», qui nient l’existence de l’esclavage au sein de leurs propres sociétés. La pratique ou la forme de l’esclavage peut varier, selon l’ethnie ou la société : maure, soninké, peul, mais ce qui est sûr, ce que ces toutes sociétés ont tous connu ou pratiqué l’esclavage. Pas besoin de medium ou un expert en histoire pour ça, il faut juste être de bonne foi et regarder une ou deux générations en arrière… Ça fait partie de notre héritage et notre histoire, il faut faire face.  Mon documentaire «La Blessure de l’esclavage» a fait son chemin et gagné quelques prix à l’international, j’ai été sévèrement critiqué pour ce film. Mais je suis content d’avoir traité ce sujet au moment ou presque personne n’osait parler de l’esclavage en Mauritanie à part S.O.S Esclaves. Rien ne m’obligeait à l’époque de faire ce film sur l’esclavage, si ce n’est mon envie de témoigner de mon époque en tant que cinéaste. Le film a été montré en Mauritanie en 2010 et a remporté le Grand Prix de la Senaf  (Semaine Nationale  du Film, ndrl) de l’année-là, je sais que ça à délier des langues. Un film qui délie des langues. J’ai aussi eu des appels, des messages des avocats, des intellectuels mauritaniens pour me féliciter, et d’autres pour manifester leur mécontentement envers moi par rapport au film. Beaucoup de critiques de la part des gens, qui se disent «mes proches», pour moi ce sont des chiens qui aboient, (la caravane passe, ndrl). Aujourd’hui, il y’a plusieurs associations, qui luttent contre la pratique de l’esclavage en Mauritanie, c’est une très bonne chose.

Quel bilan faites-vous de votre jeune et riche carrière filmographie ? 

Je suis très content de mon parcours. Il y’a de cela quinze ans quand je commençais certains  amis ou proches me surnommaient  « Steven Spielberg ou Michael Moore » en ironisant. Bon la Palme d’Or n’est pas là encore, mais je suis fier de mon parcours, j’ai représenté la Mauritanie dans des grands festivals (Fespaco à Ouagadougou, Écrans noirs au Cameroun, Canada, Maroc, Brésil, USA), j’ai gagné des prix même si je ne fais pas du cinéma pour ça…J’en profite pour remercier Abdrahmane Toutou, de la Maison des Cinéastes, Ahmed Salem, Mbou Seta Diagana, Haroun Rachid Ly, le grand journaliste Bah Ould Salek, ce sont les tout premiers qui ont cru en moi depuis le début et à mon rêve de faire du cinéma dans mon pays où il n’y’avait  aucune une infrastructure. Ils m’ont donné ma chance.

Avez-vous une préférence parmi vos sept films, si oui lequel ? 

Non, je n’ai pas de préférence parmi mes films, je les considère tous comme mes enfants, chaque film a sa propre histoire, chaque tournage est une expérience. Par exemple, j’ai fait un film il y’a quelque année un des producteurs ne m’a jamais payé. Et pourtant, il me doit plusieurs milliers d’euros, le producteur se reconnaitra lol. Chaque film a son histoire et je les aime tous.

Quelle est votre actualité cinématographique après la promotion de votre  dernier film « Ganda, le dernier griot » ?

Je suis très fier d’avoir fait un film sur un monument et un personnage aussi important que Ganda Fadiga, fier de la praticité à la sauvegarde et à l’archivage d’un patrimoine humain et culturel africain. Ce film a fait son chemin dans le monde…Ma seule erreur était de vouloir promouvoir une langue ou une culture avec ce film, je regrette, mais bon, ma fierté est immense d’avoir fixé et archivé le travail de Ganda…Pour mon actualité cinématographique, je suis en plein écriture de mon prochain film, toujours sur le thème de l’homme parmi ses semblables, mais je ne peux pas en dire plus….

Interview réalisée par Lala Aicha Housseine Camara

 

 

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