Dr. Alassane Dia : «(…) depuis 1990, le 28 novembre, date anniversaire de l’indépendance nationale (…) est devenu le symbole de la discorde nationale»

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DOSSIER – Semaine Mauritanienne de l’Indépendance – Dr. Alassane Dia, qui est enseignant et militant des Droits humains, n’est plus à présenter dans les milieux universitaires, politiques et mouvements associatifs en République Islamique de Mauritanie.  Il s’est fait connaître du grand public dans les rangs du Mouvement TPMN (Touche Pas à Ma Nationalité) avant de se hisser à la présidence de ce Mouvement. Dans cette interview, le président de la CVE/VR parle à cœur ouvert de sa Mauritanie natale qu’il aime tant…

La République Islamique de Mauritanie fête ses 60 ans d’indépendance. Que voulez-vous souhaiter aux Mauritaniens pour les prochaines années ?

Permettez-moi avant tout de présenter aux Mauritaniens mes condoléances les plus attristées suite au rappel à Allah du regretté Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Qu’Allah lui ouvre grandes les portes de Son firdaws. Pour en revenir à votre question, je dirai que ce dont les Mauritaniens ont besoin c’est de se retrouver. Vous n’êtes pas sans savoir que depuis 1990, le 28 novembre, date anniversaire de l’indépendance nationale et donc symbole par excellence de la communauté de destin de tous les Mauritaniens est devenu le symbole de la discorde nationale. Cette année-là, en effet, à Inal, 28 militaires négro-africains furent pendus, dans la nuit du 27 au 28 novembre, par leurs frères d’armes au nom de l’Etat pour célébrer le 30ème anniversaire de l’indépendance d’une Mauritanie que l’on veut exclusivement arabe. Depuis 30 ans donc, tandis que certains célèbrent l’indépendance d’autres commémorent cette nuit tragique d’Inal qui a emporté avec elle l’idéal d’une Mauritanie une et plurielle, riche de la diversité de ses composantes et trait d’union naturel entre l’Afrique noire et le Maghreb arabe.  Ce que je peux souhaiter aux Mauritaniens c’est donc de se retrouver pendant qu’il en est encore temps et de rediscuter d’un nouveau contrat national pour un véritable vivre ensemble au lieu du vivre côte à côte en vigueur dans le pays depuis que la confiance et le partage ont disparu sous nos cieux pour aller se réfugier sous d’autres cieux beaucoup plus cléments. Pour cela, nous avons besoin d’hommes d’état de la trempe du défunt Président Sidi qui avait cette ambition pour la Mauritanie mais que de petits chauvins adeptes d’une Mauritanie exclusivement arabe ont très vite étouffé dans l’œuf.

Quel regard portez-vous sur le parcours sociopolitique de la Mauritanie de son indépendance à nos jours ?

Si le pays peut se targuer d’avoir fait du chemin depuis 60 ans qu’il est indépendant, il faut dire que ce chemin a été plutôt le plus souvent sinueux et que nous avons lamentablement échoué dans la construction d’un véritable Etat-Nation et pour cause… En effet, le péché originel de l’Etat mauritanien a été et est encore aujourd’hui de vouloir reproduire à l’identique la politique jacobine centralisatrice et assimilationniste de la France colonialiste prétendument abhorrée. La doctrine du Président fondateur Mokhtar Ould Daddah était de forcer l’émergence d’une nation dont le ciment serait la langue arabe « langue de culture et de religion de notre peuple ». C’est cette négation de la diversité que tous les régimes qui se sont succédé au pouvoir se sont évertués à poursuivre. C’est cette doctrine qui a conduit au génocide contre la communauté noire pendant les années de braise et c’est toujours cette même logique qui justifie le génocide biométrique entamé en 2011 et qui continue encore aujourd’hui à exclure une grande partie des négro-africains de l’état civil pour en faire des apatrides dans leur propre pays. Il faut que l’on comprenne une fois pour toute que la Mauritanie ne peut en aucun cas être cet Etat-Nation que l’on veut imposer. Si nous devons rester dans le modèle de l’Etat unitaire, et cela est de plus en plus discutable et discuté, celui-ci doit être forcément multinational pour que toutes nos composantes s’y retrouvent et s’y reconnaissent.

Quelle lecture faites-vous de la gouvernance de Mohamed Ould Ghazouani, Président de la République Islamique de Mauritanie ?

Je n’ai pas vu de rupture entre la gouvernance de Ghazouani et celle de son prédécesseur et ami de quarante si ce n’est dans le style. Aziz faisait dans la brutalité et ne ratait aucune occasion pour tirer sur tout ce qui bouge. Ghazouani est plus soft et entretient des rapports plus policés avec l’opposition. Mais fondamentalement, rien n’a changé dans la gestion des affaires du pays. On a distrait l’opinion pendant quelques temps à travers l’enquête sur les crimes économiques de la décennie de pouvoir de Aziz alors que dans le même temps Ghazouani continue à s’appuyer sur certains des hommes clés de cette décennie. Le tout puissant dernier ministre des finances de Aziz dirige aujourd’hui la SNIM, premier employeur, sans parler des ministres recyclés. Les marchés continuent à être distribués dans l’opacité la plus totale. On nous chante une réforme en profondeur du système éducatif mais cela reste encore un vœu pieux et les premières mesures prises n’incitent pas à l’optimisme. Toute réforme qui ne s’appuierait pas sur l’enseignement en langues nationales ne serait qu’une fuite en avant qui enfoncerait davantage un système éducatif déjà moribond et creuset structurel de l’inégalité républicaine. La gestion de la crise consécutive à la pandémie du Covid-19 a été faite dans l’opacité la plus totale.  On ne sait pas vraiment qui en a bénéficié mais on connait ceux qui en ont été exclus, toujours les mêmes, et les corporations que cette crise a affaiblies plus que jamais. Les prix des denrées de première nécessité ne cessent de grimper alors que dans le même temps les revenus des Mauritaniens ne cessent de décroître. Nous sommes un pays qui ne sait même pas produire ne serait-ce qu’une infime partie des fruits et légumes qu’il consomme. Les tensions entre le Polisario et le Maroc et la fermeture du poste frontière de Guergueratt sont venues nous rappeler notre dépendance éhontée vis-à-vis de nos voisins. Le gouvernement a joué aux abonnés absents pendant deux semaines avant de se manifester pour proposer des solutions toutes plus ridicules les unes que les autres. Le racisme d’état se porte mieux que jamais comme nous pouvons le constater toutes les semaines à travers les nominations du conseil des ministres et les concours de recrutements. L’exclusion de l’état civil continue malgré les commissions censées résoudre définitivement le problème. On continue, en effet de déplacer des populations de localités éloignées vers les centres d’enrôlement devant lesquels elles passent des nuits entières pour se voir signifier qu’elles ne pourraient finalement pas être enrôlées, c’est le cas notamment dans le département de Maghama. Ainsi va la Mauritanie après 16 mois de gouvernance de Ghazouani.

Le Mouvement TPMN (Touche pas à ma nationalité) est toujours d’actualité ou une histoire ancienne, si oui que faites-vous concrètement ?

Touche pas à ma nationalité restera d’actualité tant que des Mauritaniens continueront à être considérés comme des citoyens de seconde zone. Les actions d’envergure que nous organisions les premières années mobilisaient beaucoup parce que l’exclusion de l’enrôlement était alors systématique pour les négro-africains. Cette mobilisation a fait reculer l’Etat et les gens ont pu se faire enrôler massivement. Maintenant, nous sommes plus dans un travail de proximité et d’accompagnement des populations pour le recouvrement de leur droit à l’état civil.

A quand le rapprochement entre le Mouvement TPMN et sa dissidence ?

La dissidence au sein de TPMN est une histoire ancienne. Cela s’était passé en mai 2012 et nous avions scellé nos retrouvailles en décembre 2013.

Qu’est-ce que vous avez apporté à la Coalition Vivre Ensemble (CVE) soutenant son candidat Dr. Kane Hamidou Baba ?

TPMN et les partis dits de la mouvance nationaliste noire ont beaucoup apporté à la CVE en termes de crédibilité. TPMN est connu et reconnu pour son combat contre le génocide biométrique. Les leaders historiques sont connus pour leur constance dans le combat pour l’égalité et la justice au point d’en devenir l’incarnation vivante. Nous avons aussi beaucoup apporté en termes d’orientation dans le choix des priorités de la CVE et de son candidat. La revendication relative à l’officialisation des langues nationales ou la dénonciation sans ambages du racisme d’Etat en sont quelques-unes des illustrations.

Avez-vous tiré les leçons de l’échec de votre candidat à se faire élire Président de la République Islamique de Mauritanie, si oui lesquelles ?

Quand nous allions à l’élection, nous n’étions pas dupes. Nous étions parfaitement conscients du fait que ce sont les militaires qui tirent les ficelles et que dans ces conditions ce ne sont pas les urnes qui vont changer les choses.  Nous ne considérons donc pas que nous avons échoué à l’élection. Notre objectif à travers cette coalition était de faire entendre notre voix et notre vision d’une Mauritanie juste et égalitaire pour l’ensemble de ses fils et filles. Même si la voix du candidat choisi était en dissonance avec le discours qu’il était censé porter, l’élan unitaire de la coalition a permis de mobiliser beaucoup de monde. Il faudrait donc éviter de tels écueils pour les prochaines échéances.

Quelle est votre mission en tant que président de la CVE/VR (Coalition Vivre Ensemble/Vérité-Réconciliation) ?

Mon choix en tant que premier président de la CVE/VR est symbolique à plus d’un titre mais je n’en retiendrai qu’un seul ici. J’ai la lourde mission de préparer le passage de relais entre les leaders historiques et les générations plus jeunes. Il est en effet plus que temps que nous prenions nos responsabilités et apportions un souffle nouveau à la lutte pour l’émergence d’une Mauritanie débarrassée des tares du racisme, de l’esclavage, de l’exclusion basée sur la naissance.

Interview réalisée par Camara Mamady

 

 

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