Pour une nouvelle politique des infrastructures et de la mobilité urbaine, Il y a des images qui devraient nous interpeller bien au-delà de leur apparence.
Celles de Gomboyah, où s’est progressivement constituée une gare routière spontanée, en sont une.
Une gare sans véritable aménagement d’ensemble, sans espaces de stationnement suffisamment structurés, sans organisation optimale des flux, avec des conditions d’accueil qui interrogent légitimement sur la qualité du service offert aux voyageurs.
Mais réduire cette situation à une simple question de « gare routière » serait passer à côté de l’essentiel.
Gomboyah est le symptôme d’un problème beaucoup plus vaste : notre capacité à anticiper l’évolution urbaine et économique du Grand Conakry.
UNE QUESTION DE DÉMOGRAPHIE, MAIS SURTOUT DE PLANIFICATION
La Guinée compte désormais 17,52 millions d’habitants, selon les résultats préliminaires du RGPH-4 réalisés en 2025. L’INS indique également que 38,7 % de la population vit en milieu urbain.
La Banque mondiale estime par ailleurs la population urbaine de la Guinée à environ 38,5 % en 2025 et relève une croissance annuelle de la population de 2,3 %.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques.
Ils signifient davantage de ménages, davantage d’activités économiques, davantage de déplacements et, mécaniquement, davantage de pression sur les infrastructures.
Une population qui se déplace davantage a besoin d’un système de mobilité qui évolue au même rythme.
Or, lorsque l’infrastructure formelle ne répond pas suffisamment à la demande, l’économie et les usagers créent leurs propres solutions.
C’est précisément ce que nous observons à Gomboyah.
LE TRANSPORT EST AUSSI UNE QUESTION DE PRODUCTIVITÉ
Une mauvaise organisation des transports ne produit pas uniquement de l’inconfort.
Elle produit des coûts économiques.
Temps perdu dans les embouteillages.
Consommation supplémentaire de carburant.
Retards des travailleurs et des marchandises.
Occupation désordonnée de l’espace public.
Usure accélérée des infrastructures.
Risques accrus pour les voyageurs et les riverains.
Difficultés d’accès aux activités économiques.
La Banque mondiale identifie d’ailleurs les problèmes de mobilité urbaine à Conakry parmi les enjeux du secteur des transports et souligne l’insuffisance des infrastructures et les problèmes de congestion.
Autrement dit :
La mobilité urbaine n’est pas seulement une affaire de transporteurs et de voyageurs. C’est une variable de compétitivité économique.
Une ville dans laquelle il faut consacrer une part excessive de son temps au déplacement réduit mécaniquement le temps disponible pour travailler, produire, commercer, étudier ou entreprendre.
NOUS DEVONS CHANGER D’ÉCHELLE
Une gare routière du XXIᵉ siècle ne devrait plus être conçue comme un simple endroit où les véhicules viennent prendre des passagers.
Elle devrait être pensée comme un pôle de mobilité et de services.
Un véritable équipement métropolitain pourrait regrouper :
Stationnement + départs + arrivées + espaces voyageurs + sanitaires + sécurité + commerces + billetterie + information + régulation des flux + services aux transporteurs.
Et surtout, cette infrastructure devrait être conçue avec une réserve de capacité permettant son extension future.
Il faut désormais raisonner en termes de capacité à 10, 15 ou 20 ans, et non uniquement en fonction des besoins constatés aujourd’hui.
L’ERREUR SERAIT DE CROIRE QUE GOMBOYAH EST UN CAS ISOLÉ
La question fondamentale est ailleurs :
Combien d’autres points de congestion ou de gares spontanées sommes-nous en train de laisser apparaître dans le Grand Conakry ?
Chaque fois que nous attendons qu’un espace soit saturé avant d’intervenir, le coût de la régularisation augmente.
Le foncier devient plus difficile à maîtriser.
Les habitudes s’installent.
Les intérêts économiques se structurent.
Les déplacements deviennent plus complexes.
Et l’infrastructure publique finit par courir derrière la réalité.
C’est pourquoi la planification doit précéder l’occupation.
CINQ (5) DÉCISIONS STRUCTURANTES POUR LE GRAND CONAKRY
- ÉTABLIR UNE CARTOGRAPHIE MÉTROPOLITAINE DES PÔLES DE MOBILITÉ
Identifier les principaux points actuels et futurs de départ, d’arrivée et de correspondance afin de construire une véritable architecture des déplacements du Grand Conakry.
- RÉSERVER DÈS MAINTENANT LES EMPRISES FONCIÈRES
Les infrastructures de demain ne pourront être réalisées si les espaces nécessaires sont déjà occupés.
Il faut donc anticiper le foncier avant que la pression urbaine ne rende les acquisitions beaucoup plus coûteuses et complexes.
- PASSER DE LA GARE SPONTANÉE AU PÔLE DE MOBILITÉ MODERNE
Les futures infrastructures devraient intégrer stationnement, transport collectif, sécurité, services aux voyageurs, commerces, information et régulation.
Il ne s’agit plus simplement de construire des gares.
Il faut construire des plateformes de mobilité.
- MOBILISER L’INVESTISSEMENT PRIVÉ ET LES PPP
Les besoins d’infrastructures sont considérables.
Il serait pertinent d’étudier des modèles dans lesquels l’État et les collectivités assurent la planification, la régulation et la maîtrise foncière, tandis que des opérateurs privés peuvent contribuer au financement, à la construction et à l’exploitation de certains équipements.
La Banque mondiale a déjà identifié, dans ses travaux sur Conakry, le potentiel de solutions de partenariat public-privé dans les transports urbains.
- CONSTRUIRE UNE VISION DE MOBILITÉ À L’HORIZON 2040
Le Grand Conakry a besoin d’une vision intégrée reliant urbanisme, transport, habitat, activité économique et infrastructures.
Les études consacrées à Conakry ont déjà montré qu’un système de transport collectif de masse pourrait améliorer significativement l’accessibilité aux emplois : dans une simulation de la Banque mondiale, la proportion moyenne d’emplois accessibles en moins d’une heure passait de 23 % dans la situation étudiée à 40 % avec un scénario de transport de masse de type BRT.
Ces chiffres appartiennent à une simulation et non à une mesure actuelle de la situation. Mais ils illustrent une réalité fondamentale :
investir dans la mobilité, c’est aussi investir dans l’accès aux opportunités économiques.
GOMBOYAH DOIT ÊTRE UN ÉLECTROCHOC, PAS SEULEMENT UNE IMAGE DE PLUS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX
Je ne regarde pas ces images uniquement comme un citoyen qui constate une situation préoccupante.
Je les regarde aussi comme un observateur du développement économique.
Elles posent une question simple :
Sommes-nous en train de construire les infrastructures correspondant à la ville que nous avons aujourd’hui, ou celles dont la ville de demain aura besoin ?
La différence entre les deux approches est fondamentale.
La première consiste à réparer les conséquences.
La seconde consiste à anticiper les besoins.
Nous ne devons pas attendre que les gares spontanées se multiplient, que les espaces publics soient saturés et que les coûts de congestion deviennent encore plus importants pour commencer à agir.
Le Grand Conakry doit désormais être pensé comme une véritable métropole.
Une métropole ne se construit pas uniquement avec des routes.
Elle se construit avec une vision.
Elle se construit avec des pôles de mobilité.
Elle se construit avec une politique foncière anticipée.
Elle se construit avec des infrastructures dimensionnées pour l’avenir.
Elle se construit avec des investissements publics et privés structurés.
Et surtout, elle se construit avec une capacité collective à regarder 15 ou 20 ans devant nous.
NOTRE AMBITION DEVRAIT ÊTRE SIMPLE
Ne plus laisser les besoins des populations produire spontanément leurs propres infrastructures.
C’est à la puissance publique, avec les collectivités et le secteur privé, de créer un cadre dans lequel la croissance urbaine peut être organisée, sécurisée et économiquement productive.
Gomboyah n’est donc pas simplement un problème de gare routière.
Gomboyah nous pose une question de gouvernance urbaine : voulons-nous continuer à subir la croissance du Grand Conakry ou voulons-nous enfin la planifier ?
Le débat mérite d’être ouvert.
Et il mérite surtout de dépasser les réactions ponctuelles pour entrer dans une véritable réflexion sur la métropole guinéenne de demain.
Anticiper aujourd’hui.
Planifier maintenant.
Construire pour demain.
C’est aussi cela, faire du développement.
Doussou Mohamed KEITH, Analyste Economique
Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat
