« Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des gens. »
Il suffit de poser l’oreille quelques minutes à la terrasse d’un café, dans la file d’attente d’un marché ou, plus largement, de faire défiler son fil d’actualité sur les réseaux sociaux pour mesurer l’état de notre santé collective. La parole publique et privée s’est inversée. Ce qui devrait être le sommet de la pyramide intellectuelle — le débat d’idées — se fait rare, étouffé par une déferlante d’agitation bas étage.
- Les petits esprits ou le règne du « qui a fait quoi »
À la base de cette pyramide trône le sport national le plus pratiqué au monde pour ne pas dire en Guinée. Nul n’est épargné, y compris les plus hautes autorités du pays : le commérage, le lynchage numérique et l’obsession de certains compatriotes guinéens. On ne cherche plus à comprendre pourquoi une loi est injuste ou comment un système économique s’essouffle ; on commente la tenue de Mamadou, la vie privée de Bineta, les origines ou la moindre parole déplacée de telle ou telle figure publique. L’individu remplace le concept. Attaquer l’homme (ou la femme) évite l’effort exténuant de réfléchir au problème de fond de la Guinée, notre Paradis. C’est la victoire du procès d’intention sur la pensée critique. S’ils sont légion au Paradis, rares sont ceux et celles qui obtiennent le privilège d’y entrer. Comprendra qui pourra
- Les esprits moyens ou le miroir des faits bruts
Un étage au-dessus, on trouve les commentateurs et les commentatrices du quotidien. Ce sont ceux et celles qui subissent l’actualité en direct, le thermomètre à la main. Ils ou elles énumèrent les faits, réagissent à chaud aux chiffres du chômage, aux faits divers, aux crises qui se succèdent sans discontinuer. C’est nécessaire pour s’informer, certes, mais cela reste de la surface. S’arrêter à l’événement, c’est regarder les vagues sans jamais se demander d’où vient la marée. On s’indigne, on partage, on passe à l’alerte info suivante, prisonnier d’un présent perpétuel qui empêche toute prospective.
- Les grands esprits ou la raréfaction de l’horizon
Reste le sommet, si discret qu’on le croit parfois déserté. Discuter des idées, ce n’est pas faire de l’élitisme hors-sol ; c’est s’interroger sur les fondements : Quelle justice voulons-nous ? Quel modèle de société ? Comment réinventer l’éducation, le travail, le vivre-ensemble ? Les idées demandent du temps, du silence, de la lecture et le courage d’accepter qu’on puisse avoir tort. Or, notre époque court après l’immédiateté et punit la nuance.
En somme
En chacun de nous cohabitent ces trois postures. La vraie question que nous pose cette citation n’est pas de pointer du doigt le voisin jugé trop bas de plafond, mais de faire notre propre examen de conscience : lorsque nous prenons la parole aujourd’hui, est-ce pour élever le niveau, pour subir le tumulte, ou pour tailler un costume ? Changer d’époque commence peut-être simplement par changer de sujet.
Chronique sociale signé El Madios Ben Cherif
Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat
