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Érosion de la confiance, thésaurisation et risques d'hyperinflation : pourquoi la vraie bataille est celle de la crédibilité monétaire

Lorsque la confiance dans le système financier se fissure, les billets quittent les banques pour disparaître sous les matelas, dans les coffres privés ou dans les circuits informels. La thésaurisation devient alors le symptôme visible d’un mal plus profond : la rupture du pacte de confiance entre l’État, les institutions financières et les citoyens. Au lieu d’alimenter le crédit, l’épargne se fige, la liquidité se raréfie dans les banques, et l’économie s’asphyxie lentement.

Dans de nombreux pays africains, on estime qu’entre 30% et 80% de la masse monétaire circule ou dort en dehors du système bancaire formel, tandis que plus de 90% des transactions restent encore réalisées en espèces. Cette « économie de la main à la main » alimente l’informel, complique la mobilisation des recettes fiscales et fragilise le financement de l’investissement productif. Tant que cette réalité perdure, aucun gouvernement ne peut sérieusement prétendre relancer durablement la croissance à coups de slogans ou de mesures ponctuelles.

Face à la pénurie de liquidité dans les banques ou à la défiance envers la monnaie, la tentation est grande d’utiliser une solution aussi simple qu’illusoire : imprimer plus de billets, souvent sous forme de grosses coupures, pour « fluidifier » les transactions. L’histoire monétaire récente de l’Afrique montre pourtant que ce réflexe peut conduire au désastre.

Au Zaïre (actuelle RDC), entre 1990 et 1996, la dérive budgétaire, financée par la planche à billets, a plongé le pays dans l’hyperinflation. La croissance de la masse monétaire a atteint environ 2 230 % en 1991, l’inflation annuelle jusqu’à 90 000 % en 1994, et l’inflation mensuelle a dépassé 100 % à plusieurs reprises. Pour tenter de suivre la hausse des prix, la Banque du Zaïre a émis des billets de très forte valeur faciale, allant jusqu’à plusieurs millions de zaïres ; Certains billets de 5 millions ne valaient que quelques dollars au moment de leur émission. Loin de restaurer la confiance, ces billets géants ont signalé à la population que la monnaie nationale était en train de se vider de sa substance.

​Le cas du Zimbabwe est tout aussi emblématique. En 2008, l’hyperinflation a atteint des niveaux extrêmes : des estimations évoquent des taux annuels de plusieurs millions pour cent, avec une monnaie qui perd plus de 99,9% de sa valeur en quelques mois. La banque centrale a émis des billets de 10, 50 puis 100 trillions de dollars zimbabwéens, qui ne valaient plus que quelques dizaines de centimes de dollar américain. Finalement, le pays a dû renoncer de facto à sa monnaie nationale et adopter un régime multidevises pour retrouver une stabilité minimale. Là encore, l’émission de grosses coupures n’a pas réparé la confiance : elle a accompagné sa disparition.

​Ces épisodes illustrent une vérité simple : on ne répare pas un problème de confiance en multipliant les billets, surtout si les agents n’ont plus confiance dans la capacité de l’État à maîtriser ses déficits et à respecter une discipline monétaire minimale.

L’expérience montre qu’en économie, on n’obtient rien de durable au forceps. Les mesures purement coercitives – menacer, imposer, forcer les dépôts – produisent parfois des effets de court terme, mais elles n’installent jamais une confiance durable. Pire, elles peuvent encourager les contournements : épargne en devises, sorties de capitaux, développement de circuits informels encore plus opaques.

C’est pourquoi, dans les situations de défiance, les gouvernements responsables choisissent rarement la voie de la brutalité. Ils préfèrent s’appuyer sur les analyses de la banque centrale et du ministère des Finances pour ouvrir un dialogue avec les principaux acteurs : banques commerciales et établissements de microfinance, grandes entreprises et PME, commerçants et acteurs de l’informel, représentants des ménages et de la société civile.

L’objectif n’est pas seulement de « récupérer le cash » mais de reconstruire un contrat de confiance : démontrer que les dépôts sont sécurisés, que l’inflation est maîtrisée, que les règles du jeu sont stables et que le système bancaire sert réellement l’économie réelle.

Les travaux récents montrent que la « thésaurisation » des entreprises de liquidité – la conservation excessive de liquidités, par les ménages, les ou même les banques – peut aggraver la fragilité financière. Lorsque les banques préfèrent garder des excédents de liquidité plutôt que de prêter, ou lorsque les agents privés gardent le cash hors des banques, le crédit à l’économie se contracte, même si la banque centrale injecte des fonds.

Dans un tel contexte, le manque de liquidité devient rapidement un cercle vicieux. Plus les ménages et les entreprises gardent leur argent en dehors des banques, plus ces dernières manquent de ressources pour financer l’économie (crédits de campagne agricole, fonds de roulement des PME, investissements productifs). Les taux d’intérêt montent, les délais de paiement s’allongent, certaines activités tournent au ralenti ou s’arrêtent faute de trésorerie. L’illusion d’une sécurité individuelle – garder son cash « sous la main » – se transforme alors en insécurité collective : tout le système économique devient plus fragile, plus vulnérable au moindre choc.

Sur le long terme, cette dynamique nourrit : un sous‑investissement chronique, une faible productivité, une dépendance accumulée aux financements extérieurs, et une exposition plus forte aux chocs (sanitaires, politiques, climatiques).

Parallèlement, l’Afrique a vu sortir, entre 1970 et 2018, environ 2 000 milliards de dollars de capitaux en fuite cumulée, l’équivalent de près de 94% du PIB des pays étudiés en 2018.

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Heureusement, les politiques économiques ne sont plus condamnées à naviguer à vue. Les banques centrales et les ministères des Finances disposent aujourd’hui de modèles macroéconomiques, de scénarios de stress, d’outils de prospective et d’études empiriques sur le comportement des déposants.

Ces outils permettent de calibrer des réponses plus fines, combinant :

Crédibilité budgétaire : maîtrise des déficits, transparence sur l’endettement, priorisation des dépenses publiques.

​Discipline monétaire : éviter le financement monétaire direct des déficits, respecter les cadres de politique monétaire clairs, renforcer l’indépendance de la banque centrale.

​Garantie et supervision bancaires : dispositifs de garantie des dépôts crédibles, supervision rigoureuse des banques, gestion proactive des risques de liquidité.

​Inclusion et modernisation financières : développement des paiements électroniques, du mobile money, des comptes de base à faibles frais, pour réduire la dépendance au cash et sécuriser les petites épargnes.

Lutte contre les fuites de capitaux : coopération internationale, transparence sur les bénéficiaires, contrôle des flux illicites, afin de contenir cette hémorragie réalisée à plus de 2 000 milliards de dollars sur cinq décennies et plus de 850 milliards sur la seule période 2010-2018.

La leçon est claire : la voie la plus sûre n’est pas d’augmenter la taille des billets, mais d’augmenter le niveau de confiance. Cela suppose de : stabilisateur de l’inflation pour que la monnaie redevienne un repère fiable ; sécuriser les dépôts pour convaincre les ménages et les entreprises que la banque est un refuge, pas un risque ; développer les paiements électroniques et les canaux formels pour réduire la dépendance au cash ; renforcer l’indépendance et la crédibilité de la banque centrale , pour qu’elle puisse dire « non » aux dérives de financement monétaire ; fermer les vannes de la fuite de capitaux , afin que l’épargne nationale finance le développement national, et non les comptes anonymes à l’étranger.

La véritable bataille n’est donc pas seulement technique, elle est politique et institutionnelle : il s’agit de reconstruire un environnement où l’épargnant, l’entrepreneur et le travailleur peuvent raisonnablement croire que leur monnaie, leurs dépôts et leurs efforts ne seront pas balayés par la prochaine crise.

Les crises financières ne sont jamais totalement prévisibles, mais leur violence dépend largement de la qualité de la gouvernance monétaire et financière. Là où les institutions sont solides, transparentes et crédibles, la thésaurisation reste limitée, les chocs sont amortis et les billets ne se transforment pas en symboles d’angoisse. Là où la confiance est brisée, en revanche, même la plus grosse coupure de billet ne vaut plus grand-chose.

Doussou Mohamed KEITA, Économiste

 

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