đŸ’„Ahmed SĂ©kou TourĂ© : sortir de la diabolisation, assumer l’histoire, honorer la GuinĂ©e🕊🐘

Depuis plusieurs annĂ©es, le dĂ©bat public guinĂ©en est polluĂ© par une entreprise mĂ©thodique de diabolisation de notre histoire, incarnĂ©e principalement par la figure d’Ahmed SĂ©kou TourĂ© (AST). À coups de chiffres fantaisistes, de rĂ©cits approximatifs et d’émotions instrumentalisĂ©es, on transforme l’histoire en tribunal permanent, sans rigueur, sans contextualisation et sans responsabilitĂ©.

Il est temps de parler avec pédagogie, raison et maturité historique.

On Ă©voque, sans la moindre prĂ©caution mĂ©thodologique, le chiffre de 50 000 morts sous le rĂ©gime d’AST. Or, Ă  l’indĂ©pendance, la GuinĂ©e comptait Ă  peine trois millions d’habitants. Un tel chiffre supposerait une rĂ©pression de masse Ă  l’échelle industrielle, des infrastructures carcĂ©rales gigantesques, des archives administratives solides, des fosses communes documentĂ©es.

Rien de tout cela n’existe à ce niveau-là.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de victimes. Il y en a eu. Des innocents ont souffert, des vies ont Ă©tĂ© brisĂ©es. Mais l’histoire sĂ©rieuse ne se construit ni par le dĂ©ni, ni par la surenchĂšre Ă©motionnelle. Elle exige des faits, des preuves, des proportions.

Le camp Boiro, souvent brandi comme l’argument ultime, doit lui aussi ĂȘtre replacĂ© dans son contexte. Il ne s’agissait pas d’une crĂ©ation spĂ©cifique du rĂ©gime rĂ©volutionnaire, mais de l’ancien camp de la garde rĂ©publicaine sous la colonisation française, rĂ©affectĂ© aprĂšs l’indĂ©pendance. Les donnĂ©es disponibles indiquent qu’il n’a jamais accueilli plus de 2 000 pensionnaires, mĂȘme au plus fort des tensions politiques.

Reconnaßtre cette réalité ne nie pas la souffrance ; cela refuse simplement la falsification.

Il est Ă©galement intellectuellement malhonnĂȘte de passer sous silence une vĂ©ritĂ© essentielle : l’État guinĂ©en sous AST a fait davantage pour les infrastructures, l’éducation, l’industrialisation naissante, la souverainetĂ© Ă©conomique et la dignitĂ© nationale que la colonisation française en plus de soixante ans.

Routes, écoles, hÎpitaux, barrages, entreprises publiques, affirmation culturelle, diplomatie panafricaine audacieuse : tout cela fait partie de notre héritage historique.

ReconnaĂźtre ces acquis n’implique ni idolĂątrie ni absolution. Cela signifie refuser une lecture manichĂ©enne de notre passĂ©.

Ahmed SĂ©kou TourĂ© fut avant tout un homme de son temps. Un temps marquĂ© par la brutalitĂ© de la dĂ©colonisation, la guerre froide, les coups d’État, les complots rĂ©els ou supposĂ©s, et les pressions permanentes des puissances impĂ©rialistes. Il a marquĂ© son existence par un combat central : la dignitĂ© des peuples opprimĂ©s.

Il n’était ni un saint, ni un dĂ©mon. Il Ă©tait un acteur historique engagĂ© dans une Ă©poque impitoyable.

Si aujourd’hui nous ne sommes pas capables de faire mieux que lui, alors ayons au moins la sagesse de protĂ©ger sa mĂ©moire, ainsi que celle de ses compagnons de lutte. Car ils ont Ă©tĂ©, pour beaucoup, des victimes du visage hideux de l’impĂ©rialisme français, qui a su opposer les GuinĂ©ens les uns aux autres, nourrir une culture du soupçon permanent, et installer une logique de confrontation interne.

Cette dynamique a engendrĂ© une terreur durable, une radicalisation du pouvoir et des drames humains que personne de bonne foi ne peut nier. Mais rĂ©duire toute cette pĂ©riode Ă  une caricature sanglante, c’est servir les intĂ©rĂȘts de ceux qui ont toujours voulu une GuinĂ©e divisĂ©e, affaiblie et en guerre contre elle-mĂȘme.

À la jeunesse guinĂ©enne, il faut dire une vĂ©ritĂ© simple :

un peuple qui passe son temps Ă  insulter son histoire ne construit jamais son avenir.

Les grandes nations ont toutes traversĂ© des phases sombres. La Chine en est un exemple Ă©clairant. Si les Chinois avaient rĂ©duit Mao Zedong Ă  ses excĂšs, s’ils avaient fait de l’insulte mĂ©morielle un programme politique, la Chine ne serait pas la puissance qu’elle est aujourd’hui.

Celui qui a matérialisé la vision de Mao a pourtant été victime du régime : ses propres parents biologiques ont été persécutés, son fils unique en a payé le prix. Et malgré cela, il a grandi Mao au nom de la Chine, au nom de la continuité historique.

C’est cela, la maturitĂ© d’un peuple.

Notre devoir aujourd’hui n’est ni la vengeance mĂ©morielle, ni l’amnĂ©sie. Notre devoir est de regarder notre histoire avec responsabilitĂ©, d’honorer toutes les victimes, de reconnaĂźtre tous les combats, et d’assumer toutes les contradictions.

La GuinĂ©e a l’une des histoires les plus audacieuses d’Afrique. Une histoire de courage, de souverainetĂ©, de dignitĂ©, mais aussi d’erreurs et de douleurs. Elle a connu des hauts et des bas.

À nous de faire mieux que nos devanciers, sans les renier.

À nous de transformer la mĂ©moire en force, et non en poison.

Car la GuinĂ©e ne se construira pas contre elle-mĂȘme. Elle se construira dans une unitĂ© renforcĂ©e, en faisant de son histoire un socle commun.

Et parce que, malgré tout, la Guinée demeure notre paradis, elle mérite mieux que des guerres de mémoire sans fin.

Soninké Diané, Citoyen

Farafinainfo Ă  l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, laurĂ©at