« À beau mentir qui vient de loin », enseigne l’adage. Le simulacre d’élection présidentielle qui vient de se dérouler n’avait pas pour seul enjeu de maintenir à la tête de l’État Mamadi Doumbouya en lui assurant un semblant de légitimité. Il constituait également une occasion de mesurer le poids réel, sur le terrain, de certains dissidents issus de partis qui lui étaient initialement opposés et qui ont fini par rallier son camp.
Parmi les formations politiques affectées par ce phénomène de débauchage, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), dirigée par El Hadj Cellou Dalein Diallo, apparaît comme la plus touchée. Réputée plus menaçante que les autres, l’UFDG dispose en effet d’un électorat très important, à la fois compact, discipliné et porté par un leader populaire sur toute l’étendue du territoire national.
Parmi les cadres débauchés figure Cellou Baldé, ancien responsable des fédérations de l’intérieur du pays. Une figure connue pour son verbe haut, qui a quitté l’UFDG pour bénéficier d’une cooptation rapide au sein du gouvernement de transition en qualité de ministre de la Jeunesse et de l’Emploi. Il aura multiplié les démarches pour obtenir ce poste, comme il s’était auparavant efforcé d’entrer dans les bonnes grâces du président déchu, le professeur Alpha Condé.
Cellou Baldé est natif de Labé, tout comme Cellou Dalein Diallo, son bienfaiteur politique. Le président de l’UFDG l’avait préféré à d’autres postulants en le désignant comme candidat à la députation dans son principal fief électoral, où toute personne adoubée par lui et investie par le parti est, de fait, quasiment assurée de la victoire. Le ministre de la Jeunesse et de l’Emploi du pouvoir de transition ne dispose donc ni de mérites électoraux personnels avérés ni d’un ancrage politique propre à Labé.
Pourtant, avant d’être rattrapé par la réalité du terrain, il s’était imaginé capable de détrôner Cellou Dalein Diallo sur ses terres et dans ses bastions réputés imprenables. Le CNRD nourrissait, lui aussi, l’illusion d’avoir trouvé en Cellou Baldé le contrepoids idéal à l’influence du président de l’UFDG et à sa suprématie électorale.
Conscient des attentes placées en lui, Cellou Baldé savait qu’il devait apporter la preuve de l’audience qu’il revendiquait et qu’on lui prêtait, afin d’assurer sa crédibilité et, à terme, sa survie politique. Labé, où il pense disposer d’attaches solides, a donc été ciblée. Lors de ses déplacements, il a annoncé l’organisation de mobilisations censées rester gravées dans les annales de la cité. Deux grands meetings ont été annoncés : l’un pour l’ouverture de la campagne, l’autre pour sa clôture.
Pour leur organisation, il a fait appel à Sampiring, membre du bureau fédéral local de l’UFDG, à qui un budget a été alloué. Le ministre a souhaité que les différentes associations de jeunesse fournissent chacune cinquante personnes, tandis qu’un quota de six cents personnes était assigné aux sous-préfectures. Sûr de son fait, Cellou Baldé s’est engagé à remplir le stade régional à l’occasion d’un rassemblement présenté comme historique.
Afin de prévenir tout drame comparable à celui de N’Zérékoré, de triste mémoire, il a été ordonné de démolir des pans entiers de la clôture du stade pour faciliter la circulation. Mais l’affluence attendue ne sera pas au rendez-vous, au point qu’il a fallu inviter certaines personnes installées à la tribune officielle à descendre sur la pelouse afin de densifier des rangs clairsemés.
Les images de cette « mobilisation » ont suscité une vive déception au sommet, qui a interpellé Cellou Baldé sur cet échec manifeste. Affolé, le ministre s’est rendu précipitamment à Labé en renfort, espérant soulever les foules. En vain. Labé n’a pas répondu à l’appel. La démonstration de force annoncée s’est transformée en un cinglant désaveu.
Le ministre a quitté Labé nuitamment, dépité, lui qui y fut député sous les couleurs de l’UFDG, mais qui roule désormais pour Mamadi Doumbouya. C’est à Conakry qu’il a finalement accompli son devoir ministériel en apportant sa voix à son président, candidat à sa propre succession. Celui-ci attendait manifestement davantage de lui, comme d’autres ralliés dont l’engagement a été chèrement négocié. La montagne aura accouché d’une souris.
Refusant d’endosser la responsabilité de la désillusion électorale, Cellou Baldé se défausse sur Sampiring, qu’il accuse de n’avoir pas correctement utilisé les fonds mis à sa disposition dans le cadre de la campagne, provenant de contributions de tiers et de la subvention du directoire national de campagne. Dans les faits, aucune ferveur populaire n’a été constatée lors des meetings, ni véritable engouement le jour du vote.
Mais Sampiring n’entend pas servir de bouc émissaire. Il contre-attaque à son tour, mettant en lumière les insuffisances et les manquements notoires de Cellou Baldé. Pour éviter une escalade susceptible d’emporter à la fois le ministre et son collaborateur, la notabilité locale tente de calmer le jeu. Une médiation est en cours, visant à éviter à Cellou Baldé une disgrâce politique et à Sampiring une reddition de comptes précipitée.
En attendant, chacun des protagonistes retient son souffle, conscient que le malheur n’est jamais loin en politique.
Pendant ce temps, l’UFDG et Cellou Dalein Diallo peuvent se frotter les mains. Les ennemis de l’intérieur sont tous dans la tourmente. Aucun ne semble s’en sortir. Tous assistent, impuissants, à une déchéance annoncée et inéluctable.
Car la politique n’est ni le micro ni le vacarme. Elle est d’abord et avant tout une affaire de terrain. Et ce terrain, l’UFDG le maîtrise. Celui qui fera disparaître Cellou Dalein Diallo de l’échiquier politique guinéen ou qui parviendra à lui subtiliser son électorat n’est pas encore né.
Souleymane SOUZA KONATÉ
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