Dans l’histoire politique du Mali, certaines figures s’imposent par l’exercice direct du pouvoir, d’autres par l’influence silencieuse qu’elles exercent sur les grandes orientations de l’État. Adam Ba Konaré appartient à cette seconde catégorie, tout en incarnant une trajectoire intellectuelle autonome qui dépasse largement son rôle d’ancienne Première dame. Historienne de formation, intellectuelle rigoureuse et militante de la première heure du mouvement démocratique, elle a représenté, dans l’ombre du pouvoir comme en dehors, une conscience politique et morale dont l’impact mérite d’être examiné avec lucidité.
Le parcours du président Alpha Oumar Konaré demeure, après plus de six décennies d’indépendance, une exception dans l’histoire politique du Mali et du continent africain. Élu démocratiquement en 1992, réélu en 1997, il est à ce jour le seul chef d’État malien à avoir respecté scrupuleusement le principe de l’alternance, en remettant le pouvoir en 2002 à son successeur issu des urnes, Amadou Toumani Touré, avant de regagner sa vie privée sans chercher ni prolongation, ni reconversion autoritaire, ni protection politique particulière. Ce geste, d’une rare sobriété républicaine, constitue en soi un acte fondateur dans un contexte continental où la tentation de la présidence à vie demeure tenace.
Toutefois, cette décennie de transition démocratique (1992-2002) ne fut pas un long fleuve tranquille. Le régime Konaré a dû affronter des contestations répétées : boycotts électoraux massifs de l’opposition, tensions sociales aiguës, grèves dans l’éducation, accusations de fraude électorale et crises institutionnelles récurrentes. La démocratie malienne naissante s’est révélée fragile, traversée de contradictions que ni le charisme présidentiel ni l’influence morale d’Adam Ba Konaré n’ont pu entièrement résoudre. Le Mali démocratique s’est construit dans la douleur et l’imperfection, portant en germe les fragilités qui conduiront, une décennie plus tard, aux coups d’État de 2012, 2020 et 2021.
Il serait réducteur d’analyser la trajectoire d’Alpha Oumar Konaré sans évoquer l’environnement intellectuel et éthique dans lequel elle s’est construite. Adam Ba Konaré a été, tout au long de cette décennie décisive, une conseillère de l’ombre, attentive aux équilibres institutionnels, à la centralité des libertés publiques et au respect des principes démocratiques. Sans jamais confondre rôle conjugal et pouvoir formel, sans occuper de fonction exécutive officielle, elle a su incarner une influence fondée sur la réflexion, la retenue et la fidélité aux idéaux du combat démocratique.
En Afrique et au Mali, la sagesse populaire enseigne qu’auprès de chaque grand homme se tient une grande femme. Dans le cas du couple Konaré, cette maxime prend une dimension presque institutionnelle. Là où tant de régimes ont été fragilisés par la personnalisation du pouvoir, l’intrusion familiale ou la tentation dynastique, Adam Ba Konaré a contribué à maintenir une claire séparation entre l’État, le pouvoir et la vie privée. Cette posture, rare dans les palais africains, mérite d’être soulignée, même si elle n’a pas suffi à immuniser le système politique malien contre les dérives ultérieures.
Au-delà de son rôle discret auprès du président, Adam Ba Konaré a poursuivi une œuvre intellectuelle et sociale autonome qui lui confère une légitimité propre. Historienne reconnue, elle a consacré ses travaux à la valorisation de l’histoire précoloniale du Mali, à la mémoire des femmes africaines et à la transmission des savoirs. Ses ouvrages, notamment sur les grandes figures féminines de l’histoire malienne, ont contribué à décentrer le récit historique national, longtemps dominé par les figures masculines et les épopées guerrières.
Elle incarne ainsi une figure d’autorité morale et intellectuelle, non par l’exposition médiatique ou la proximité avec le pouvoir, mais par la cohérence entre les principes défendus et la trajectoire personnelle. Cette dimension est essentielle : Adam Ba Konaré n’est pas seulement “l’épouse de”, elle est une intellectuelle de plein droit dont l’apport à la conscience historique malienne dépasse le cadre de la décennie présidentielle.
À l’heure où le Mali traverse une crise profonde de confiance envers ses institutions et ses élites, le legs du couple Konaré, et singulièrement la figure d’Adam Ba Konaré, rappelle une vérité essentielle : la grandeur politique ne se mesure ni à la durée du pouvoir ni à la force, mais à la capacité de savoir partir, de transmettre et de rester fidèle à l’esprit républicain.
Pourtant, force est de constater que cette exemplarité morale n’a pas créé une culture politique durable au Mali. L’exception Konaré est demeurée largement personnelle, sans engendrer une génération de dirigeants animés par le même sens du service public et de la limite. Les coups d’État successifs, l’effondrement de l’État dans le Nord, la corruption endémique et la déliquescence institutionnelle témoignent de la fragilité structurelle d’un système que la seule vertu individuelle ne pouvait suffire à transformer.
Cela n’enlève rien au mérite d’Adam Ba Konaré. Au contraire, cela souligne la difficulté de l’entreprise : bâtir une démocratie solide dans un contexte de pauvreté, de tensions ethniques, de pressions extérieures et de traditions politiques autoritaires. Son influence, si discrète fût-elle, a certainement contribué à éviter que la présidence Konaré ne sombre dans les travers observés ailleurs. Mais elle illustre aussi les limites de l’influence morale face aux logiques structurelles du pouvoir.
Adam Ba Konaré mérite pleinement sa place dans la mémoire nationale malienne, non comme simple accompagnatrice d’un président, mais comme intellectuelle engagée, historienne rigoureuse et conscience morale d’une période charnière. Elle incarne une conception de l’engagement politique fondée sur la retenue, la dignité et le refus de la confiscation du pouvoir.
Dans un continent où les figures féminines de l’histoire politique restent trop souvent invisibilisées ou réduites à des rôles décoratifs, Adam Ba Konaré représente un modèle alternatif : celui de l’intellectuelle qui influence sans s’imposer, qui conseille sans contrôler, qui construit une œuvre propre sans instrumentaliser sa proximité avec le pouvoir.
Son héritage demeure toutefois ambivalent : exemplaire dans sa dimension individuelle, mais insuffisant pour transformer durablement les structures politiques maliennes. C’est peut-être là sa leçon la plus profonde : l’éthique individuelle, aussi admirable soit-elle, ne peut à elle seule compenser l’absence de réformes institutionnelles solides et de culture démocratique partagée. Mais elle en constitue néanmoins une condition nécessaire, un socle moral sans lequel aucune construction républicaine n’est véritablement possible.
En cela, cette grande dame reste une référence, un repère, une boussole morale pour un Mali en quête de repères et de refondation.
Sambou Sissoko
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