Plaidoyer pour la jeunesse guinéenne – par Souleymane Bereté

Excellence Monsieur le Président Mamadi DOUMBOUYA,

Du Fouta Djalon à la forêt de Ziama, des plateaux mandingues aux rives du Niger, un même murmure s’élève. Ce n’est point le grondement des bulldozers dans les mines, ni le fracas des manifestants. C’est plus profond, plus essentiel : le silence assourdissant de l’attente. Celui de millions de jeunes Guinéens dont les rêves s’accrochent, comme la brume matinale, aux flancs des collines avant de se dissiper dans le néant du quotidien.

Nous vous écrivons aujourd’hui non en statisticiens, mais en conteurs d’une réalité douloureuse. Car les chiffres – ces 65% de jeunes sans emploi – ne sont que l’ombre portée d’un drame plus intime : celui du forgeron dont les enfants méprisent l’enclume, de l’étudiant dont le diplôme orne les murs d’une case vide, de l’agriculteur en herbe qui regarde, impuissant, les mangues pourrir faute d’industrie.

L’Arbre qui Cache la Forêt

  1. L’Éducation, ce Fleuve Diverti

Notre système éducatif, Monsieur le Président, ressemble au cours capricieux du Konkouré : il serpente, se perd en méandres théoriques, arrose des terres stériles avant de se jeter, épuisé, dans l’océan du chômage. Nous formons des juristes quand nos villages crient pour des ingénieurs agronomes, des philosophes quand nos marchés réclament des gestionnaires. L’école a cessé d’être un passeport pour l’avenir ; elle n’est trop souvent qu’un certificat d’attente.

  1. L’Entrepreneuriat, cette Graine Étouffée

Savez-vous ce que représente un taux d’intérêt de 25% pour un jeune de Dabola qui rêve d’une unité de transformation d’anacarde ? C’est le gardien implacable qui lui barre l’entrée du temple de l’économie. Nos jeunes poussent comme l’herbe après la première pluie – vivaces, résilients – mais le ciment de la finance formelle les étouffe. Alors ils survivent dans l’informel, cette jungle où la créativité se mue en débrouillardise, où l’innovation se réduit à la cope.

  1. La Terre, cette Mère Méconnue

Nos ancêtres disaient : « La terre ne ment pas ». Pourtant, nous avons appris à nos enfants à lui tourner le dos. Tandis que 13 millions d’hectares sommeillent, une génération entière erre dans les rues de Conakry, cherchant dans le béton ce que les sillons pourtant généreux refusent de donner à ceux qui les délaissent. L’exode rural n’est pas une migration ; c’est un divorce forcé entre le Guinéen et son patrimoine le plus sacré.

Comment Réensemencer l’Espoir

  1. Les Écoles-Ateliers : Forger l’Âme et les Mains

Imaginons, Monsieur le Président, des lieux où l’encre des cahiers se mêlerait à l’huile des machines. Des « Écoles-Ateliers » où, dès l’adolescence, l’enfant de Kankan apprendrait à réparer un moteur diesel entre deux leçons de français, où la jeune fille de N’Zérékoré maîtriserait la vaccination des volailles avant même son baccalauréat. Redonnons sa noblesse au geste technique, à la main qui transforme, qui construit, qui guérit.

  1. L’Argent au Service des Rêves

Créons un fonds qui ne serait pas une aumône, mais un pacte. Un « Fonds-Racines » où chaque franc investi dans un jeune projet porterait en lui la promesse d’un baobab économique. Des prêts à taux doux comme la rosée, garantis par l’État mais irrigués par la rigueur d’un mentorat exigeant. Car nous ne voulons pas de subventions qui infantilisent, mais des investissements qui responsabilisent.

  1. Le Retour aux Champs-Écoles

Organisons le « Grand Retour » – non par la contrainte, mais par la séduction. Offrons aux jeunes diplômés chômeurs des parcelles accompagnées : cinq hectares, une formation en agro-écologie, un contrat d’achat garanti avec les unités de transformation régionales. Que le fils de fonctionnaire devienne le roi de la mangue séchée, que la licenciée en droit devienne la reine du miel de savane. Recréons une aristocratie paysanne fière et prospère.

  1. Les Ateliers-Nations

Dans chaque préfecture, établissons des « Ateliers-Nations » – tiers-lieux où le forgeron côtoierait l’informaticien, où le tisserand apprendrait le e-commerce, où le mineur artisanal se formerait à la sécurité et à la valeur ajoutée. Ces lieux seraient les cerveaux collectifs de nos territoires, les creusets où se forgerait l’économie de demain.

L’Appel – Pour un Nouveau Contrat Social

  1. Le Conseil des Sages-Jeunes

À vos côtés, Monsieur le Président, placez non des conseillers éloignés des réalités, mais un « Conseil des Sages-Jeunes »

– moitié filles, moitié garçons – issus de toutes les régions. Qu’ils soient les sentinelles de vos politiques, les gardiens de cette promesse fondamentale : aucun talent ne doit plus se perdre dans les sables de l’inertie.

  1. Le Serment de la Terre

Proposons à chaque jeune Guinéen un « Serment de la Terre » : « Je m’engage à faire fructifier mon talent au service de ma communauté, et ma communauté s’engage à me reconnaître et à me soutenir. » Un pacte sacré entre l’individu et la collectivité, scellé lors d’une cérémonie solennelle à 18 ans.

  1. Les Journées du Savoir-Faire

Remplaçons les défilés militaires par des « Journées du Savoir-Faire » : expositions des créations jeunes, concours d’innovation, démonstrations de métiers. Que la télévision nationale consacre autant de temps aux entrepreneurs qu’aux discours politiques. Changeons les héros : que les modèles soient la jeune femme qui a installé l’électricité solaire dans son village, le jeune homme qui exporte l’ananas de Boké vers Dakar.

Épilogue : L’Aube qui Se Lève

Monsieur le Président,

La Guinée n’est pas pauvre. Elle est riche endormie. Ses richesses ne sont pas seulement dans son sous-sol, mais dans le regard de cette jeunesse qui, chaque matin, cherche désespérément une raison d’espérer.

Vous avez pris le pouvoir avec la promesse de la rupture. Rompez donc avec le plus grand gaspillage de notre époque : celui des potentiels humains. Offrez à nos jeunes non pas des postes administratifs précaires, mais des destins d’entrepreneurs, de bâtisseurs, de pionniers.

Que l’on se souvienne de votre régime non pour ses coups d’éclat, mais pour avoir transformé l’énergie de la frustration en énergie de construction. Pour avoir fait de chaque jeune Guinéen non un demandeur d’emploi, mais un offreur de solutions.

L’histoire vous regarde. Les sources du Fouta, les fleuves du Sud, le vent des plateaux vous attendent. Écrivez avec cette génération le plus beau chapitre de la Guinée : celui où l’espérance retrouvée se mêlerait au bruit des marteaux sur l’enclume, au cliquetis des claviers, au murmure des semences qui germent.

Car une nation qui sait employer ses jeunes n’a pas besoin d’armée pour être forte.

Avec l’espoir qui persiste,

La Génération des Possibles « Un jeune qui travaille est un fusil qui ne tire pas.

Un jeune qui entreprend est une fontaine qui jaillit.

À nous de choisir entre l’arsenal et l’oasis. »

De : Souleymane BERETE, Enseignant-chercheur, expert-Consultant

 

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