GUINÉE: Il est temps de refonder notre système éducatif – par Keïta Mohamed Doussou

De l’école de la transmission à l’école de la compétence, de l’innovation et du développement

Depuis l’indépendance, la Guinée n’a pas été dépourvue de réformes éducatives. Elle a connu des tentatives, des réorganisations, des changements de programmes et plusieurs ajustements institutionnels. Mais ces initiatives, souvent conduites par séquences, n’ont pas produit la rupture structurelle que les transformations de notre société exigeaient.

Avons-nous réellement réformé notre système éducatif, ou avons-nous simplement tenté, au fil des années, de réparer et d’ajuster un modèle dont les fondations sont progressivement devenues inadaptées ?

La question mérite d’être posée sans complaisance. Car entre une réforme qui modifie quelques programmes et une refondation qui repense l’architecture même de l’école, il existe une différence fondamentale.

Aujourd’hui, les mutations démographiques, économiques, technologiques et sociales de la Guinée imposent de franchir ce cap.

Le temps des réformes timides et des ajustements successifs doit céder la place à une véritable refondation du système éducatif guinéen.

Notre système éducatif ne peut continuer à fonctionner avec des logiques conçues pour un autre temps alors que le pays lui-même est engagé dans une transformation économique considérable.

1. L’école guinéenne doit changer de paradigme

Le premier défi est celui de la conception même de l’apprentissage.

Une école qui privilégie essentiellement la mémorisation et la restitution des connaissances prépare insuffisamment les jeunes à un monde dans lequel les compétences recherchées sont de plus en plus liées à la capacité à raisonner, résoudre des problèmes, manipuler, expérimenter, créer, communiquer, collaborer et s’adapter.

L’enfant doit être placé au centre du processus éducatif.

Dès le primaire, l’objectif ne devrait pas être de multiplier les disciplines et les contenus, mais de construire solidement les fondamentaux:

  • lire et comprendre;
  • écrire correctement;
  • maîtriser les mathématiques et le calcul;
  • développer la logique et le raisonnement;
  • découvrir progressivement les sciences;
  • apprendre à résoudre des problèmes;
  • développer la culture numérique;
  • acquérir les bases de l’anglais;
  • comprendre son environnement;
  • développer le civisme, la responsabilité et le respect de la collectivité.

L’école primaire doit donner envie d’apprendre.

Elle doit être un espace d’expérimentation, de découverte, de curiosité et d’éveil, et non uniquement un lieu où l’élève accumule des leçons à mémoriser.

Pourquoi ne pas imaginer davantage de petites expériences scientifiques, de travaux pratiques, de jeux mathématiques, d’activités numériques, de découvertes de l’environnement, de travaux manuels et d’initiations à la résolution de problèmes dès les premières années?

L’enfant guinéen doit apprendre à comprendre le monde dans lequel il vit, et non simplement à réciter ce qu’on lui a enseigné.

2. Le secondaire doit cesser d’être une accumulation de disciplines

Le collège et le lycée doivent également faire l’objet d’une profonde révision.

Il faut avoir le courage de poser une question simple:

Que doit réellement savoir faire un jeune Guinéen à la fin du collège? Et que doit-il être capable de faire lorsqu’il quitte le lycée?

Cette question devrait précéder toute réforme curriculaire.

Nous devons sortir d’une logique consistant à empiler les disciplines et les programmes sans toujours mesurer leur utilité, leur cohérence et leur articulation avec les compétences recherchées.

Le secondaire devrait davantage développer:

les sciences, les mathématiques, les langues, l’informatique, la technologie, l’économie, la citoyenneté, la culture générale, la communication et les compétences pratiques.

L’enseignement théorique doit progressivement être complété par l’expérimentation.

Un cours de physique sans laboratoire ne peut produire la même compréhension qu’une expérience réalisée par l’élève.

Un cours de biologie sans manipulation reste largement abstrait.

Un enseignement informatique sans équipement informatique devient une simple théorie.

Une formation technique sans atelier ne prépare pas véritablement à un métier.

L’école doit donc apprendre par la théorie, mais aussi par la pratique.

3. Le lycée guinéen doit sortir du modèle des trois grandes séries

Il est également temps d’interroger sérieusement l’architecture actuelle de notre enseignement secondaire général.

Réduire l’orientation du lycée à quelques grandes séries traditionnelles telles que les sciences mathématiques, les sciences sociales et les sciences expérimentales paraît aujourd’hui trop restrictif au regard de la diversité des métiers, des technologies et des besoins économiques.

Le monde professionnel s’est considérablement diversifié.

Pourquoi notre lycée devrait-il rester enfermé dans un modèle d’orientation aussi étroit 

La Guinée a besoin de jeunes formés dans des domaines beaucoup plus nombreux 

  • sciences et technologies;
  • informatique et numérique;
  • intelligence artificielle et données;
  • agriculture et agro-industrie;
  • élevage et productions animales;
  • pêche et aquaculture;
  • génie civil et travaux publics;
  • mines et géologie;
  • environnement et gestion des ressources naturelles;
  • énergie et énergies renouvelables;
  • mécanique et maintenance industrielle;
  • électrotechnique;
  • logistique et transport;
  • tourisme et hôtellerie;
  • métiers de la mer;
  • commerce et entrepreneuriat;
  • finance et gestion;
  • communication et médias;
  • métiers de l’industrie;
  • métiers de la construction;
  • santé et sciences biomédicales.

Il ne s’agit évidemment pas de transformer chaque lycée en établissement spécialisé.

Il s’agit de construire progressivement une véritable architecture nationale de l’enseignement secondaire, articulant lycées généraux, lycées scientifiques, lycées technologiques, lycées professionnels et établissements spécialisés.

4. Le baccalauréat doit également être repensé

La question du baccalauréat mérite une réflexion particulière.

Le maintien d’un système dans lequel un élève peut accéder à la classe de terminale sans véritable mécanisme de régulation intermédiaire pose nécessairement la question du niveau réel des élèves qui arrivent au terme du secondaire.

Lorsque les résultats au baccalauréat demeurent durablement faibles, il serait insuffisant de se limiter à constater les échecs.

Il faut remonter la chaîne.

Pourquoi les élèves échouent-ils?

Le problème se situe-t-il en terminale?

Au lycée?

Au collège?

À l’école primaire?

Dans la formation des enseignants?

Dans les programmes?

Dans les méthodes pédagogiques?

Dans l’orientation?

Dans les conditions matérielles d’apprentissage?

Dans les modalités d’évaluation?

Ou dans l’ensemble de ces facteurs?

Le baccalauréat ne doit pas être simplement un filtre administratif.

Il doit être un véritable certificat de maîtrise des compétences fondamentales nécessaires pour accéder à l’enseignement supérieur ou à une formation professionnelle avancée.

Et si les universités accueillent massivement des bacheliers insuffisamment préparés, il faut également s’interroger sur la continuité pédagogique entre le secondaire et le supérieur.

5. L’université ne doit pas devenir le lieu où l’on corrige les insuffisances du secondaire

Il existe un problème de cohérence dans notre chaîne éducative.

Si le lycée ne garantit pas suffisamment les fondamentaux, l’université se retrouve mécaniquement confrontée à des étudiants dont les prérequis sont insuffisants.

Les premières années universitaires deviennent alors, pour certains, une période de rattrapage plutôt qu’une véritable entrée dans l’enseignement supérieur.

Ce modèle coûte cher à la collectivité et aux familles.

Il faut donc renforcer la passerelle:

Primaire → Collège → Lycée → Enseignement supérieur / Formation professionnelle → Emploi.

Chaque niveau doit préparer correctement le suivant.

6. La Guinée doit construire une école adaptée à son économie

C’est probablement l’un des enjeux les plus importants.

La Guinée dispose d’atouts considérables.

Nous sommes un pays minier.

Nous sommes un pays agricole et agropastoral.

Nous disposons d’un important potentiel maritime et halieutique.

Nous avons des ressources forestières et environnementales.

Nous disposons d’un potentiel touristique largement sous-exploité.

Nous sommes également confrontés à des besoins considérables dans les infrastructures, l’énergie, l’eau, l’assainissement, le transport, la logistique, le numérique et l’industrie.

Alors une question s’impose:

Pourquoi notre système éducatif ne serait-il pas conçu en partie autour des secteurs qui doivent transformer notre économie?

Une politique éducative moderne doit être articulée avec une politique nationale de développement des compétences.

La Guinée ne doit pas seulement extraire ses ressources minières.

Elle doit former les géologues, ingénieurs, techniciens, logisticiens, mécaniciens, spécialistes HSE, informaticiens, économistes, gestionnaires, juristes et entrepreneurs capables de faire fonctionner cette économie.

Elle ne doit pas seulement produire du riz, du maïs, des fruits ou du bétail.

Elle doit former les compétences capables de développer l’agro-industrie, la transformation, la conservation, la chaîne du froid, la logistique, la commercialisation et l’exportation.

Elle ne doit pas seulement exploiter ses ressources halieutiques.

Elle doit former des professionnels de la pêche, de l’aquaculture, de la transformation et de la gestion durable des ressources marines.

Elle ne doit pas seulement posséder un patrimoine touristique.

Elle doit former des professionnels de l’hôtellerie, de la restauration, du guidage, de l’écotourisme, du patrimoine et du management touristique.

L’école doit devenir l’une des infrastructures fondamentales de la transformation économique du pays.

7. Il faut réinventer l’architecture scolaire

La réforme ne peut pas être uniquement pédagogique.

Elle doit également être architecturale.

Pourquoi continuons-nous à concevoir des établissements scolaires essentiellement comme des alignements de salles de classe?

L’école du XXIᵉ siècle doit être pensée comme un écosystème d’apprentissage.

Un établissement moderne devrait pouvoir intégrer, selon son niveau: salles de sciences; laboratoires; ateliers techniques; salle informatique; bibliothèque moderne; espace numérique; espaces de travail collectif; installations sportives; espaces verts; équipements sanitaires adéquats; espaces dédiés aux activités culturelles; dispositifs de sécurité; accès à l’eau potable; solutions énergétiques adaptées.

Il faut également penser à l’accessibilité, à l’aération, à l’éclairage naturel, à la sécurité, au confort thermique et à l’adaptation au climat guinéen.

Construire une école ne devrait plus signifier simplement construire des salles de classe.

Il faut construire des environnements d’apprentissage.

8. La formation des enseignants doit être au cœur de la réforme

Aucune réforme éducative ne réussira sans une transformation profonde du métier d’enseignant.

On ne peut pas demander à un enseignant de pratiquer une pédagogie moderne s’il n’a pas été formé à celle-ci.

La formation initiale doit être renforcée.

La formation continue doit devenir régulière.

L’évaluation professionnelle doit être développée.

Les enseignants doivent être accompagnés dans l’utilisation des outils numériques, des méthodes actives, de l’évaluation par compétences, de la pédagogie différenciée et des nouvelles approches scientifiques.

Il faut également revaloriser le métier.

Un pays qui veut construire une grande école doit commencer par considérer l’enseignant comme l’un des principaux architectes de son avenir.

9. Nous devons enfin prendre au sérieux l’enseignement technique et professionnel

Une réforme ambitieuse ne doit surtout pas considérer l’enseignement professionnel comme une voie réservée aux élèves qui « n’ont pas réussi ».

C’est une erreur de conception.

Dans les économies modernes, le technicien qualifié est aussi indispensable que l’ingénieur.

Un pays qui construit des routes a besoin d’ingénieurs, mais aussi de topographes, de conducteurs d’engins, de mécaniciens, d’électriciens, de techniciens de laboratoire, de spécialistes des matériaux et de responsables HSE.

Une industrie a besoin d’ingénieurs, mais aussi de techniciens de maintenance, d’électromécaniciens, d’opérateurs qualifiés et de spécialistes du contrôle qualité.

La formation professionnelle doit donc devenir une voie d’excellence.

10. S’inspirer de Maurice ou du Botswana, sans les copier

La Guinée doit naturellement observer les expériences des pays qui ont réussi à transformer leur système éducatif et à l’articuler avec leur développement économique.

L’île Maurice et le Botswana peuvent constituer des sources d’inspiration intéressantes sur certains aspects.

Mais il ne s’agit pas de copier mécaniquement leurs modèles.

La Guinée doit construire son propre modèle éducatif.

Un modèle adapté à sa démographie, à ses réalités sociales, à son économie, à ses ressources naturelles, à son territoire et à ses ambitions.

Nous devons regarder ailleurs pour apprendre, mais nous devons surtout regarder chez nous pour décider.

11. Il faut créer un véritable « Plan Marshall » de l’éducation guinéenne

La réforme éducative ne peut plus être une succession de mesures ponctuelles.

Il faut un programme national de transformation éducative sur 10 à 15 ans, porté au plus haut niveau de l’État et inscrit dans une logique de résultats.

Ce programme devrait notamment comporter:

Réforme 1 — Les fondamentaux

Recentrer le primaire sur la lecture, l’écriture, les mathématiques, les sciences, le numérique, les langues et le civisme.

Réforme 2 — Les curricula

Réviser profondément les programmes du collège et du lycée.

Réforme 3 — L’orientation

Mettre en place une orientation scolaire et professionnelle fondée sur les aptitudes, les résultats et les besoins de l’économie.

Réforme 4 — Le lycée

Diversifier les séries et développer les filières scientifiques, technologiques et professionnelles.

Réforme 5 — Les laboratoires

Équiper progressivement les établissements scientifiques et techniques.

Réforme 6 — Le numérique

Faire du numérique un outil transversal de l’apprentissage.

Réforme 7 — Les enseignants

Réformer la formation, l’évaluation et le développement professionnel des enseignants.

Réforme 8 — L’évaluation

Moderniser les examens et introduire davantage d’évaluations fondées sur les compétences.

Réforme 9 — L’enseignement professionnel

Créer des filières directement connectées aux secteurs prioritaires de l’économie.

Réforme 10 — La gouvernance

Introduire des objectifs, des indicateurs de performance, des évaluations périodiques et une obligation de résultats.

12. L’éducation doit désormais être pilotée par la donnée

Nous devons également sortir d’une gouvernance éducative essentiellement administrative.

Combien d’élèves?

Quel niveau réel en lecture?

Quel niveau en mathématiques?

Quel taux d’abandon?

Quel taux de redoublement?

Quel taux d’insertion professionnelle?

Combien d’enseignants par établissement?

Combien d’élèves par enseignant?

Combien d’établissements disposent réellement de laboratoires fonctionnels?

Combien disposent d’une connexion Internet?

Quel est le coût moyen de formation d’un élève?

Quel est le taux de réussite par établissement?

Quel est le devenir des diplômés?

Sans données fiables, il n’y a pas de véritable politique éducative.

La Guinée doit donc construire un système d’information éducatif moderne permettant au ministère, aux collectivités, aux établissements et aux décideurs de prendre des décisions à partir de données objectives.

13. Les sciences sociales doivent retrouver toute leur place dans l’école guinéenne

Réformer l’école guinéenne ne signifie pas seulement renforcer les sciences dites « dures », les mathématiques, l’informatique, les technologies ou la formation professionnelle.

Une nation ne se développe pas uniquement en comprenant ses machines, ses ressources naturelles et ses infrastructures. Elle doit également comprendre ses populations.

C’est pourquoi la refondation de notre système éducatif doit accorder une place beaucoup plus importante aux sciences sociales, adaptées aux réalités actuelles et futures de la Guinée.

Notre pays connaît une transformation démographique, urbaine, économique et sociale profonde. La croissance de la population, l’urbanisation rapide, les migrations internes, l’évolution des modes de consommation, la transformation des structures familiales, les aspirations nouvelles de la jeunesse, les mutations du marché du travail et les changements dans les comportements sociaux constituent autant de phénomènes qu’il faut comprendre avant de décider.

On ne peut pas construire une politique publique efficace sur une société que l’on connaît insuffisamment.

La sociologie, l’économie, la démographie, la statistique, la géographie, l’anthropologie, la psychologie sociale et les méthodes d’enquête doivent donc être considérées comme des disciplines stratégiques pour la Guinée.

Il ne s’agit pas de revenir à un enseignement théorique et abstrait des sciences sociales.

Au contraire.

Il faut réinventer leur enseignement autour de l’observation, de l’enquête, de l’analyse des données, de la compréhension des comportements et de la résolution des problèmes sociaux.

Pourquoi ne pas apprendre progressivement aux élèves à observer leur environnement, à réaliser de petites enquêtes, à construire un questionnaire, à interroger une population, à analyser des résultats, à comprendre un graphique, à interpréter des statistiques et à formuler des recommandations ?

Pourquoi ne pas familiariser les futurs citoyens avec les notions de démographie, de pauvreté, d’emploi, de migration, d’urbanisation, de consommation, d’environnement, de gouvernance, de cohésion sociale et de développement local ?

L’école doit apprendre à comprendre la société dans laquelle elle évolue.

La démographie doit devenir une donnée stratégique de la décision publique

La Guinée est confrontée à une réalité majeure : sa dynamique démographique aura des conséquences considérables sur ses besoins futurs.

Combien d’écoles faudra-t-il construire dans dix ans ?

Dans quelles zones ?

Combien d’enseignants faudra-t-il former ?

Combien de centres de santé ?

Combien de logements ?

Combien d’emplois ?

Combien de kilomètres de voirie ?

Quelle capacité de transport public ?

Quelle quantité d’eau potable ?

Quelle production alimentaire ?

Quels besoins énergétiques ?

Quels équipements universitaires et professionnels ?

Ces questions ne peuvent pas être traitées uniquement à partir d’intuitions administratives.

Elles nécessitent des données démographiques fiables, des projections, des enquêtes sociales et une capacité nationale d’analyse prospective.

La démographie doit donc devenir un véritable outil d’aide à la décision.

Un pays qui connaît la structure de sa population peut mieux anticiper ses investissements.

Un pays qui connaît les déplacements de ses populations peut mieux planifier ses infrastructures.

Un pays qui comprend les comportements de consommation peut mieux orienter ses politiques économiques.

Un pays qui mesure les aspirations de sa jeunesse peut mieux concevoir ses politiques d’emploi, de formation et d’entrepreneuriat.

La connaissance de la population doit précéder une partie de la décision d’investissement.

Les enquêtes sociales peuvent améliorer la pertinence des investissements

Il existe également un enjeu économique majeur.

Avant de construire un marché, une gare routière, un centre commercial, une école, un centre de santé, un réseau de transport ou une infrastructure de proximité, il devrait être possible de mieux connaître les besoins réels des populations concernées.

Quel est le profil de la population ?

Quels sont ses revenus ?

Quels sont ses modes de déplacement ?

Quels sont ses besoins prioritaires ?

Quels sont ses comportements de consommation ?

Quels services utilise-t-elle déjà ?

Quels services lui manquent ?

Quelle est sa capacité réelle à payer ?

Quels sont les obstacles à l’utilisation d’une infrastructure ?

Quels sont les horaires et les périodes de forte fréquentation ?

Quels sont les facteurs culturels ou sociaux susceptibles d’influencer son utilisation ?

Ces questions relèvent directement des études sociales, des enquêtes de terrain et de l’analyse statistique.

Il faut donc progressivement développer en Guinée une véritable culture de l’étude préalable à la décision.

Avant d’investir, il faut connaître.

Avant de construire, il faut étudier.

Avant de lancer un service, il faut comprendre le besoin.

Avant de modifier une politique publique, il faut mesurer ses effets.

L’investissement public comme l’investissement privé gagnerait considérablement en efficacité si les décisions étaient davantage éclairées par des données économiques, démographiques et sociales.

Former des spécialistes capables de comprendre la Guinée de demain.

Cette évolution doit naturellement se traduire dans l’enseignement supérieur.

La Guinée aura besoin, demain, de davantage de : Sociologues ; économistes ; démographes ; statisticiens ; géographes ; anthropologues ; spécialistes des enquêtes sociales ; analystes de données ; spécialistes des politiques publiques ; experts en développement territorial ; spécialistes des comportements des consommateurs ; chercheurs en sciences sociales appliquées.

Mais surtout, ces formations doivent évoluer.

Il ne s’agit plus de former uniquement des diplômés capables de restituer des théories.

Il faut former des professionnels capables de produire de la connaissance utile à la décision.

Un étudiant en sociologie devrait pouvoir conduire une enquête de terrain.

Un étudiant en économie devrait savoir exploiter une base de données.

Un étudiant en démographie devrait être capable de produire des projections.

Un étudiant en géographie devrait pouvoir analyser les dynamiques territoriales.

Un étudiant en statistique devrait pouvoir transformer des données brutes en informations utiles.

Un étudiant en sciences politiques devrait être capable d’analyser les institutions et les politiques publiques.

La science sociale guinéenne doit sortir des amphithéâtres pour entrer dans les territoires, les entreprises, les collectivités, les administrations et les communautés.

L’école guinéenne doit donc apprendre à observer son propre pays.

C’est là que se trouve peut-être l’une des grandes transformations à accomplir.

Nous devons apprendre à nos jeunes à connaître la Guinée par l’observation et par la donnée.

Observer un quartier.

Analyser une commune.

Étudier les déplacements des populations.

Comprendre les habitudes de consommation.

Mesurer les besoins d’un village.

Analyser les causes de l’abandon scolaire.

Étudier les facteurs qui favorisent ou freinent l’entrepreneuriat des jeunes.

Comprendre les mécanismes de migration.

Analyser l’accès aux services essentiels.

Étudier les transformations de l’agriculture.

Observer les effets de l’urbanisation.

Voilà aussi ce que devrait être une école moderne.

Une école qui apprend à regarder, mesurer, comprendre et proposer.

La recherche sociale pourrait même progressivement être introduite dans les établissements secondaires sous une forme adaptée à l’âge des élèves : observation du milieu, petites enquêtes, statistiques élémentaires, cartographie locale, études environnementales, analyse des métiers, enquêtes sur les habitudes de lecture ou de mobilité.

Ainsi, l’élève ne serait plus seulement consommateur de connaissances.

Il deviendrait progressivement producteur d’informations sur son propre environnement.

14.L’objectif final: produire des compétences, pas seulement des diplômes

C’est probablement là que se trouve le cœur du problème.

Nous avons trop longtemps mesuré la réussite du système éducatif à travers le nombre d’élèves scolarisés, le nombre de candidats aux examens ou le nombre de diplômés.

Ces indicateurs sont importants, mais ils ne suffisent plus.

La véritable question doit être: Quelles compétences notre système éducatif produit-il?

Un jeune diplômé doit pouvoir: raisonner; communiquer; utiliser les outils numériques; résoudre un problème; travailler en équipe; entreprendre ; analyser une information; comprendre son environnement; apprendre continuellement; exercer un métier ou poursuivre efficacement ses études.

Le diplôme doit devenir la reconnaissance d’une compétence et non simplement l’aboutissement administratif d’un parcours scolaire.

 La guinée doit choisir entre la reproduction et la transformation

La Guinée ne peut pas prétendre transformer son économie tout en conservant un système éducatif largement conçu selon les exigences d’une autre époque.

Nous ne pouvons pas vouloir devenir une puissance minière tout en produisant insuffisamment de compétences scientifiques et techniques.

Nous ne pouvons pas ambitionner de développer notre agriculture sans développer massivement les compétences agricoles et agro-industrielles.

Nous ne pouvons pas parler d’économie numérique sans transformer l’enseignement scientifique et informatique.

Nous ne pouvons pas vouloir développer notre potentiel maritime sans former des professionnels de la mer.

Nous ne pouvons pas vouloir faire du tourisme un véritable secteur économique sans construire les compétences correspondantes.

Et nous ne pouvons pas non plus prétendre construire des politiques publiques efficaces sans mieux connaître notre propre population.

La Guinée doit donc investir dans les sciences et technologies, mais également dans les sciences humaines et sociales appliquées, parce que le développement n’est pas seulement une question de ressources, d’infrastructures et de technologies.

C’est aussi une question d’hommes, de comportements, de territoires, de cultures, de besoins et d’organisation sociale.

Notre forte dynamique démographique impose précisément de renforcer cette capacité nationale à observer, mesurer, comprendre et anticiper.

Les sciences sociales doivent ainsi devenir un instrument d’intelligence économique, sociale et territoriale.

Car derrière chaque investissement, il y a une population.

Derrière chaque infrastructure, il y a des usages.

Derrière chaque politique publique, il y a des comportements.

Derrière chaque projet de développement, il y a des hommes et des femmes qu’il faut comprendre.

L’éducation est l’investissement stratégique le plus important qu’un État puisse réaliser.

Mais l’éducation ne doit plus seulement produire des diplômés.

Elle doit produire des compétences, des chercheurs, des ingénieurs, des techniciens, des entrepreneurs, des analystes, des citoyens responsables et des professionnels capables de comprendre leur pays et de contribuer à sa transformation.

La Guinée dispose de ressources naturelles considérables.

Mais les ressources naturelles ne construisent pas à elles seules une nation prospère.

Ce sont les connaissances et les compétences qui transforment les ressources en richesse.

Et ces connaissances commencent dans une salle de classe.

Il faut donc avoir le courage de changer de paradigme : moins de récitation, plus de compréhension ; moins de théorie isolée, plus d’expérimentation ; moins de diplômes sans compétences, plus de qualifications ; moins de filières figées, plus de possibilités ; moins d’administration scolaire, plus de pilotage par les résultats ; moins de programmes hérités, plus de programmes orientés vers l’avenir ; moins de décisions fondées sur l’intuition, plus de décisions fondées sur les données et la connaissance de la société.

La Guinée n’a pas simplement besoin de davantage d’écoles.

Elle a besoin d’une autre école.

Une école qui prépare ses enfants non pas au monde d’hier, mais à la Guinée de 2035, de 2040 et au-delà.

Une école capable de former ceux qui construiront les infrastructures, exploiteront les technologies, transformeront nos matières premières, développeront nos territoires, mais aussi ceux qui sauront comprendre les mutations de notre société et éclairer les décisions publiques et privées.

Car finalement, la réforme éducative n’est pas seulement une réforme de l’école.

C’est une réforme du destin national.

Mohamed KEITA, Analyste Economique

Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat