De l’entretien des établissements à la refondation du modèle éducatif: la Guinée doit changer d’échelle
À quelques semaines de la rentrée scolaire, une question revient avec insistance: dans quel état allons-nous accueillir nos enfants dans les écoles publiques guinéennes?
Des établissements sales, des cours insuffisamment entretenues, des latrines parfois dégradées, des tables-bancs détériorées, des bâtiments qui attendent des réparations, des espaces scolaires qui ne donnent pas toujours l’image d’un lieu consacré au savoir.
Cette situation ne devrait plus être considérée comme une simple question de nettoyage avant la rentrée.
Elle révèle un problème beaucoup plus profond: celui de la gouvernance, du financement, de la responsabilité de l’État et, surtout, de la conception même de notre système éducatif.
La Guinée doit sortir d’une logique consistant à traiter l’école essentiellement comme un problème d’infrastructures, de recrutement et d’organisation administrative.
L’école est d’abord une fabrique de compétences, de connaissances, de comportements et de citoyens capables de construire l’économie et la société de demain.
Un pays ne peut pas préparer son avenir avec des écoles qui ne sont pas préparées à accueillir l’avenir
La Guinée dispose aujourd’hui d’un parc scolaire considérable.
Pour le seul enseignement primaire, l’annuaire statistique 2023-2024 recense 11 848 écoles, dont 7 637 publiques, 3 597 privées et 614 communautaires, avec plus de 2,34 millions d’élèves et environ 51 400 enseignants en situation de classe. Le ratio moyen est de 45,6 élèves par enseignant et de 44,5 élèves par salle de classe, avec des disparités importantes entre régions et établissements.
Pour le secondaire général, les données disponibles dans le Cadre d’orientation curriculaire de la Guinée faisaient état de 2 665 établissements en 2022, contre 1 896 en 2019. Le document soulignait cependant que cette progression quantitative ne suffisait pas à garantir une capacité d’accueil adéquate ni une amélioration suffisante des apprentissages.
Nous parlons donc de milliers d’établissements et de millions d’enfants et de jeunes.
Derrière chaque établissement, il y a une responsabilité publique.
Derrière chaque salle de classe, il y a des enfants.
Derrière chaque enfant, il y a une trajectoire de vie.
Il est donc difficilement acceptable de considérer l’entretien des écoles comme une question secondaire.
L’État ne peut pas se décharger de sa responsabilité sur les parents
La contribution des parents à travers les APEAE peut avoir une utilité. La participation communautaire est même souhaitable.
Mais il faut établir une distinction fondamentale:
La participation des parents ne doit jamais devenir un mécanisme de substitution au devoir de l’État.
L’État a la responsabilité de garantir un environnement scolaire digne, sûr, fonctionnel et propice aux apprentissages.
Une école doit disposer au minimum: de salles de classe fonctionnelles; de tables-bancs en quantité suffisante; de sanitaires propres et utilisables; d’eau; d’un environnement assaini; d’une sécurité minimale; d’un éclairage adapté lorsque nécessaire; de matériel pédagogique; de bibliothèques ou ressources documentaires selon le niveau; de laboratoires et espaces scientifiques lorsque le cycle l’exige; d’un dispositif régulier d’entretien et de maintenance.
Une école publique ne devrait pas attendre l’imminence de la rentrée pour être nettoyée.
L’entretien doit être un processus permanent, avec un budget, un responsable, un calendrier, des standards et un contrôle.
Mais le problème guinéen est beaucoup plus profond que la propreté.
Il serait relativement facile de mobiliser des équipes pour nettoyer les écoles avant la rentrée.
Mais cela ne répondrait qu’à une partie du problème.
La vraie question est:
Quel type de citoyen et de professionnel voulons-nous produire à travers notre système éducatif?
C’est cette interrogation qui devrait être au cœur d’une véritable réforme.
La Guinée organise régulièrement des rencontres, ateliers, colloques, séminaires et réflexions sur l’éducation.
Mais il faut avoir le courage de poser une question inconfortable:
Pourquoi tant de réflexions produisent-elles si peu de ruptures visibles dans les salles de classe?
Le problème n’est peut-être plus le manque de diagnostics.
Le problème est celui du passage du diagnostic à l’action.
Il faut accepter de réinterroger toute la structure éducative
Notre système éducatif doit être regardé comme une chaîne.
Préscolaire → primaire → collège → lycée → formation professionnelle → enseignement supérieur → emploi.
Chaque niveau doit préparer efficacement le suivant.
Or, lorsque les bases sont fragiles au primaire, le collège tente de réparer les lacunes du primaire.
Le lycée tente ensuite de réparer les lacunes du collège.
L’université reçoit des étudiants qui doivent parfois reprendre des notions fondamentales.
Et l’entreprise reçoit finalement des jeunes diplômés auxquels il faut encore apprendre des compétences opérationnelles.
Ce système coûte extrêmement cher à la société.
Il faut donc commencer par le commencement:
Réinventer l’école primaire.
Le primaire doit redevenir l’école des fondamentaux
Le primaire ne devrait pas être conçu comme une accumulation de matières et de contenus.
Il devrait être conçu autour de quelques compétences fondamentales:
- Lire
Comprendre un texte, s’exprimer, analyser une information.
- Écrire
Écrire correctement, structurer une pensée, argumenter progressivement.
- Calculer
Maîtriser les nombres, les opérations, les proportions, les mesures, la logique et la résolution de problèmes.
- Comprendre les sciences
Observer, expérimenter, questionner, formuler des hypothèses.
- Communiquer
Français et, progressivement, anglais.
- Comprendre son environnement
Histoire, géographie, environnement, citoyenneté et culture.
- Apprendre à apprendre
Méthodes de travail, autonomie, curiosité, discipline personnelle.
Ce socle devrait être beaucoup plus clairement hiérarchisé.
La faiblesse des mathématiques doit nous inquiéter
Un pays qui veut développer: l’industrie; les mines; l’énergie ; les télécommunications; la banque; la finance; le numérique; l’intelligence artificielle; l’ingénierie ; la construction; la logistique; ne peut pas avoir un système éducatif dans lequel les mathématiques occupent une place insuffisante ou sont mal maîtrisées.
Les évaluations disponibles ont déjà montré les difficultés importantes des élèves guinéens en mathématiques et en langue. Le diagnostic du Cadre d’orientation curriculaire s’appuie notamment sur les résultats du PASEC 2019 et souligne que les performances en mathématiques et en langue restent préoccupantes au primaire.
Il faut donc inverser la logique.
Plus, de mathématiques, mais surtout de meilleures mathématiques.
Pas nécessairement davantage de formules à mémoriser.
Davantage de: logique; calcul mental; résolution de problèmes; raisonnement; géométrie; statistiques élémentaires; probabilités à des niveaux adaptés; applications de la mathématique à la vie quotidienne.
Un enfant qui sait résoudre un problème mathématique apprend aussi à raisonner.
Et une société qui sait raisonner est mieux préparée à résoudre ses problèmes.
Tout ne doit pas être enseigné au même moment
Il faut également avoir le courage de revoir la structure des programmes.
Certaines notions peuvent être introduites au primaire.
D’autres doivent être approfondies au collège.
Certaines disciplines spécialisées doivent être réservées au lycée.
Il faut donc passer d’une logique de programme encyclopédique à une logique de progression des compétences.
La question ne devrait plus être: « Combien de chapitres avons-nous enseignés? » mais: « Qu’est-ce que l’élève sait réellement faire à la fin du cycle? »
C’est une révolution pédagogique.
Le problème des enseignants est encore plus stratégique
Une réforme du curriculum ne produira aucun résultat sans réforme du corps enseignant.
C’est probablement l’un des sujets les plus sensibles.
Il faut pouvoir dire les choses sans stigmatiser les enseignants:
L’enseignement ne doit pas devenir le refuge professionnel de ceux qui n’ont pas trouvé d’autre emploi.
Lorsqu’un jeune diplômé entre dans l’enseignement uniquement parce qu’il n’a trouvé aucune autre opportunité professionnelle, le problème n’est pas nécessairement sa valeur personnelle.
Le problème est l’absence d’une politique de professionnalisation suffisamment exigeante de la fonction enseignante.
Enseigner est un métier.
Et même davantage:
c’est une profession qui engage l’avenir de plusieurs générations.
Le professeur de mathématiques qui entre dans une salle de classe aujourd’hui peut influencer les ingénieurs, médecins, économistes, entrepreneurs, enseignants et décideurs de demain.
Nous ne pouvons donc pas traiter cette fonction comme un simple emploi d’attente.
L’enseignant doit devenir une profession d’excellence
Il faudrait progressivement mettre en place: une sélection plus exigeante à l’entrée; une formation initiale solide; une formation pédagogique continue obligatoire; une certification professionnelle; une évaluation périodique des compétences; des parcours de carrière; des spécialisations; des incitations à servir dans les zones difficiles; une rémunération cohérente avec les responsabilités; une reconnaissance des enseignants performants.
La Banque mondiale avait déjà relevé des niveaux préoccupants de qualification et de compétences pédagogiques parmi les enseignants guinéens, avec des disparités importantes selon le niveau et le statut des établissements.
Ce constat doit être traité non comme une accusation contre les enseignants, mais comme une urgence de politique publique.
L’éducation ne peut pas être le réservoir des “moins-disants”
Il faut avoir le courage de poser cette question:
Que devient une société lorsqu’elle confie la formation de ses enfants à des professionnels insuffisamment préparés, insuffisamment accompagnés ou insuffisamment motivés?
Le coût ne se mesure pas seulement dans les statistiques scolaires.
Il se retrouve plus tard: dans le chômage; dans la faible productivité; dans la dépendance technologique; dans la faiblesse des entreprises; dans les erreurs professionnelles; dans la faible capacité d’innovation; dans l’émigration des compétences; dans la fragilité des administrations; dans la difficulté à industrialiser le pays.
Une mauvaise école produit des conséquences économiques pendant plusieurs décennies.
Inversement, une bonne école produit des dividendes pendant plusieurs générations.
Il faut également repenser le collège et le lycée
Le collège ne devrait pas être simplement une prolongation du primaire.
Il devrait devenir progressivement l’espace de: la consolidation des fondamentaux; les Sciences; les Mathématiques renforcées; les langues; Le Numérique; La Technologie; La Culture Générale; L’orientation; la découverte des métiers.
Le lycée devrait ensuite offrir plusieurs trajectoires plus lisibles:
Sciences et technologies
Pour les futurs ingénieurs, scientifiques, techniciens et professionnels du numérique.
Économie, gestion et sciences sociales
Pour les futurs économistes, gestionnaires, entrepreneurs, administrateurs, financiers.
Lettres, langues et sciences humaines
Pour les métiers de la communication, du droit, de l’enseignement, de la culture et des sciences sociales.
Formation professionnelle et technique
Pour les métiers industriels, miniers, agricoles, énergétiques, du bâtiment, de la maintenance, de la logistique et des services.
L’orientation ne doit plus être synonyme d’échec scolaire.
Un excellent technicien doit être considéré comme un professionnel de grande valeur.
La Guinée doit également sortir du complexe du diplôme
Nous devons cesser de construire une société dans laquelle la réussite éducative est presque exclusivement associée au diplôme universitaire.
Un pays minier, agricole, industriel et en pleine urbanisation a besoin: d’électriciens; de mécaniciens; de soudeurs; de techniciens de laboratoire; d’opérateurs industriels; de techniciens miniers; d’agents de maintenance; de spécialistes de l’eau; de professionnels du numérique; de logisticiens; de professionnels du BTP; de techniciens agricoles; d’environnementalistes, de sociologies; Analyste en Data Management Social et Territorial Minier.
La compétence professionnelle doit retrouver son prestige social.
Le numérique doit également entrer dans la salle de classe
L’école guinéenne doit préparer les enfants à un monde qui sera profondément transformé par:
l’intelligence artificielle, la robotique, l’automatisation, la donnée, les plateformes numériques et les nouveaux métiers.
Cela ne signifie pas qu’il faut donner un ordinateur à chaque enfant demain matin.
Il faut d’abord apprendre: la logique; la recherche d’information; la culture numérique; la vérification des sources; la programmation progressivement; la résolution de problèmes; l’utilisation responsable de la technologie.
L’intelligence artificielle ne doit pas arriver dans la vie de nos enfants avant que l’école ne leur ait appris à penser.
Il faut passer de l’école des programmes à l’école de la performance
La performance éducative doit être mesurée.
Chaque établissement devrait pouvoir suivre quelques indicateurs essentiels:
Taux de présence des enseignants
Taux de présence des élèves
Résultats en lecture
Résultats en mathématiques
Résultats en sciences
Taux de passage
Taux d’abandon
Taux d’achèvement
Résultats aux examens
État des infrastructures
Disponibilité des manuels
Nombre d’élèves par classe
Taux d’enseignants qualifiés
Et ces indicateurs devraient être suivis école par école, préfecture par préfecture et région par région.
On ne peut améliorer que ce que l’on mesure.
Il faut également professionnaliser la gestion des établissements
Le directeur d’école ne devrait pas être uniquement un enseignant à qui l’on confie des responsabilités administratives.
Il devrait progressivement devenir un véritable manager d’établissement scolaire.
Avec des compétences en: gestion des ressources humaines; planification; budget; maintenance; sécurité; pédagogie; suivi des résultats; relation avec les parents; gestion des conflits; leadership.
L’école doit être dirigée comme une organisation ayant une mission claire : faire réussir les élèves.
Et les colloques?
La Guinée n’a probablement pas besoin d’un énième grand colloque pour constater que son système éducatif rencontre des difficultés.
Nous avons suffisamment de diagnostics.
Nous avons besoin maintenant de décisions courageuses, financées et évaluées.
Un colloque devrait se terminer par:
Qui fait quoi?
Avec quel budget?
Dans quel délai?
Avec quel indicateur?
Avec quelle obligation de résultat?
Sinon, nous produisons encore des documents.
Et les enfants retournent dans les mêmes salles de classe.
Il faut une véritable “Mission nationale pour l’école guinéenne”
Je serais favorable à une initiative nationale dépassant les seules administrations éducatives.
Elle réunirait: État; enseignants; parents; chercheurs; entreprises; organisations professionnelles; collectivités ; diaspora; partenaires techniques et financiers.
Mais avec une méthode différente.
Pas un colloque de plus.
Une mission de transformation sur 10 ans.
Avec cinq grands chantiers:
CHANTIER 1 — École digne
Infrastructures, eau, sanitaires, sécurité, entretien et maintenance.
CHANTIER 2 — Fondamentaux
Lecture, écriture, mathématiques, sciences et langues.
CHANTIER 3 — Enseignant d’excellence
Sélection, formation, certification, carrière et évaluation.
CHANTIER 4 — Curriculum du XXIᵉ siècle
Sciences, numérique, technologie, entrepreneuriat, environnement et citoyenneté.
CHANTIER 5 — Orientation et employabilité
Formation professionnelle, apprentissage, alternance et rapprochement école-entreprise.
La question fondamentale est celle-ci
La Guinée veut-elle simplement scolariser davantage d’enfants?
Ou veut-elle former une génération capable de transformer le pays?
Ce ne sont pas les mêmes ambitions.
Construire davantage d’écoles est nécessaire.
Recruter davantage d’enseignants est nécessaire.
Nettoyer les écoles avant la rentrée est nécessaire.
Mais cela ne suffit pas.
Nous devons construire une école capable de produire de la compétence.
Une école où les mathématiques sont solides.
Une école où les sciences sont expérimentées.
Une école où les langues sont maîtrisées.
Une école où l’enseignant est un professionnel respecté et exigeant.
Une école où la formation professionnelle n’est pas considérée comme une voie de relégation.
Une école où le numérique n’est pas un luxe.
Une école où les parents contribuent mais savent ce que devient leur contribution.
Une école où l’État assume pleinement ses responsabilités.
Une école où le directeur est responsable des résultats.
Une école où l’on mesure les apprentissages.
Une école qui prépare non pas aux métiers d’hier, mais aux métiers de demain.
La Guinée doit voir beaucoup plus loin que la prochaine rentrée
La prochaine rentrée doit être propre.
Mais la prochaine décennie doit être intelligente.
Il faut cesser de penser l’école uniquement en termes de bâtiments, d’effectifs, de programmes et d’examens.
L’éducation est une infrastructure nationale aussi stratégique qu’une route, un port, une centrale électrique ou une mine.
Une route transporte les marchandises.
Un port connecte l’économie.
Une centrale produit de l’énergie.
Mais l’école produit le capital humain qui fera fonctionner tout le reste.
Voilà pourquoi l’entretien des écoles est une responsabilité de l’État.
Voilà pourquoi la qualification des enseignants est une priorité nationale.
Voilà pourquoi les mathématiques et les sciences doivent retrouver une place centrale.
Voilà pourquoi le curriculum doit être repensé.
Voilà pourquoi la formation professionnelle doit être revalorisée.
Et voilà pourquoi la Guinée doit avoir le courage de se poser une question beaucoup plus ambitieuse que:
« Nos écoles sont-elles prêtes pour la rentrée? »
La véritable question est:
« Notre système éducatif est-il en train de préparer la Guinée que nous voulons habiter en 2035, 2040 et 2050? »
Si la réponse est non, alors il ne faut pas simplement nettoyer les écoles.
Il faut avoir le courage de réinventer l’école guinéenne.
Doussou Mohamed KEITA, Analyste Économique
Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat