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Reporter, témoin des faits

Daouda Mounian : «Les attitudes inconséquentes des politiques ont donné du grain à moudre aux militaires»

Ce lundi 11 juillet 2022, la Rédaction de Farafinainfo.com a fait réagir l’un de ses chroniqueurs, Daouada Mounian, Sociologue, communicateur pour le développement & manager des organisations de son état aux faits marquants de l’actualité de la semaine écoulée en République de Guinée, dans la sous-région et ailleurs – Actu de la Semaine en 3 Questions – Entretien

  «Le même principe continue et l’animalité prend le dessus sur l’humanité »

Blaise Compaoré, ancien Président du Burkina Faso, est de retour au pays huit (8) ans après avoir été chassé du pouvoir par une insurrection populaire. Certaines voix s’élèvent et demandent son arrestation après avoir été condamné à la prison à vie «pour son rôle dans l’assassinat de son ancien frère d’armes et ami, Capitaine Thomas Sankara». Quelle lecture faites-vous de cette nouvelle donne ?

Je crois que Blaise Compaoré devrait revenir au Burkina Faso pour répondre à la justice. Pas dans ces conditions théâtrales. Pour moi, il ne devrait même pas quitter le pays en 2014. Pour avoir géré le Burkina 27 ans durant, il devrait rester pour faire face à son bilan. Si pour des raisons, qui lui sont propres, il a dû quitter le Burkina Faso en 2014, pour moi, il devrait au moins revenir au Burkina Faso pour participer à son procès.

Enfin s’il n’a pas fait tout ça, il ne devrait pas prendre une autre nationalité pour échapper à la justice. Cet acte porte même les germes de la culpabilité.

Ce retour inopportun a davantage clivé le Burkina Faso. Entre ceux qui estiment que c’était une opportunité pour la justice de l’arrêter et ceux qui estiment que c’est le retour de l’enfant prodigue.

Ce que les gens ne disent pas, c’est qu’il appartient à l’exécutif d’exécuter le mandat d’arrêt contre Blaise Compaoré. A ce sujet le parquet militaire dit avoir transmis à l’exécutif le mandat pour exécution. Comme c’est l’exécutif qui l’a invité, il n’a pas exécuté le mandat. L’exécutif n’a pas manqué à son devoir, mais il a commis une faute pénale. Donc susceptible d’être jugé et condamné pour n’avoir pas exécuté le mandat.

Pour ceux qui s’agitent contre la condamnation ou qui parlent de vendetta, j’aimerais qu’ils se mettent à la place des parents des victimes et que l’on passe tout en perte et profit, je crois qu’ils envisageraient une autre façon de voir. Quand les gens ne sont pas concernés par l’injustice, l’impunité, ils ont la langue facile à critiquer. Je crois également à mon humble avis, que le pardon suit un processus qui est celui de la vérité de la justice.

L’impunité est toujours ce qui détruit le fondement d’une société : elle l’a transformé en jungle ou le plus fort est toujours le maître, où les faibles subissent l’ignominie des forts. Imaginez un jour ou la tendance se renverse. Le même principe continue et l’animalité prend le dessus sur l’humanité. La justice est un humanisme, facilite la vie en société. La justice pour Sankara et 12 de ses compagnons est un droit. Et mieux, Sankara a incarné un espoir et sa disparition du fait d’assassinat confère le droit à tous de réclamer justice. L’exécutif devrait tout simplement exécuter le mandat d’arrêt.

     «La gestion des affaires d’un Etat n’incombe pas à l’armée»

La Transition guinéenne annoncée «apaisée» par la junte au pouvoir à Conakry est de plus en plus mouvementée : l’arrestation musclée de trois leaders – Fonikè Menguè, Djanii Alfa & Billo Bah – du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution), qui ont été jugés et libérés. Quel regard portez-vous sur la gestion de la transition par les militaires au pouvoir en  République de Guinée ?

Dans un état de droit, tout citoyen est justiciable, mais mérite la justice. La façon dont ils ont été arrêtés est cavaléresque et improductive. Ça confirme l’adage en Dioula ou malinké qui dit je cite «Notre attitude (indélicate) nous arrache, arrache la raison». La justice a donné raison aux interpellés. Comme je vous le dis, la gestion des affaires d’un Etat n’incombe pas à l’armée.

Comme, je vous l’avais dit la République de Guinée, comme la plupart de nos pays, les hommes politiques ont été ceux qui ont conduit nos pays dans le gouffre. Et leurs attitudes inconséquentes ont donné du grain à moudre aux militaires.

Aucun régime militaire, même sous la constitution, ne fonctionnera comme dans un régime démocratique.

Je crois que pour le moment, les militaires ont donné une date pour le retour  à l’ordre constitutionnel, le FNDC n’est pas d’accord. Il faut, pour le bonheur du peuple, trouver une table, autour de laquelle, le consensus jaillira.

Attendons l’arrivée du médiateur de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ndrl) Yayi Boni (ancien Président béninois, ndrl) pour être en mesure d’apprécier conséquemment.

 «…Damiba a eu le mérite de raviver les rancœurs.»

Le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, Président de la Transition, vient d’initier une «Rencontre de Haut niveau» avec les anciens Chefs d’Etat du Faso pour se pencher sur «la situation très difficile et délicate que connaît le Burkina Faso». Que peut-on attendre de cette «Rencontre de Haut niveau» ?

C’est un impair grave, une action impréparée et même regrettable. A mon avis cette rencontre a un mérite de diviser le pays. Pire, certains ont perçu une manière de passer par la force pour faire revenir Baise Compaoré. Ils disent que le mot «restauration» dans le sigle MPSR (Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration, ndrl) signifierait la restauration du clan COMPAORE.

Bref, au lieu de créer l’unité nationale pour la sécurisation du pays, Damiba a eu le mérite de raviver les rancœurs. C’est une rencontre qui doit obéir à un processus scientifique sensé.

Je me demande pourquoi une scène théâtrale de ce type ? Pourquoi n’avoir pas pris le temps de bien faire ? Une minorité même pense que le Président Damiba a voulu définitivement décrédibiliser Compaoré en le présentant sous sa forme la plus affaiblie possible.

A mon avis, c’est un échec cuisant. Le problème de notre pays est ailleurs. Comment on parle avec les acteurs à l’interne pour nous permettre de reconquérir les 50% du territoire. Les axes importants de notre pays deviennent de plus en plus impraticables, l’école ne marche pas avec 700 000 élèves ne vont pas à l’école, la malnutrition touche plus de 40% des enfants, l’insécurité alimentaire, l’inflation à 13% touche notre pays, ……

Devant un tel catalogue de problèmes, Damiba gagnerait à changer radicalement pour concerter largement à l’intérieur pour créer un consensus nécessaire à la lutte contre l’insécurité. Sinon, il fera face à une contestation interne, qui va créer une autre crise fatale.

Rédaction de Farafininfo.com