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Reporter, témoin des faits

Décès de Bal Mohamed El Habib dit Doudou, grand serviteur de l´Etat, de Kaédi et signataire du Manifeste des 19 (Ciré Bâ)

Décès de Bal Mohamed El Habib dit Doudou, grand serviteur de l´Etat, de Kaédi et signataire du Manifeste des 19 Bal Mohamed El Habib dit Doudou Bal, décédé ce dimanche 19 juillet 2020 à Dakar, a fortement marqué ma génération et celle d´avant. Qu´Allah l´accueille dans son paradis. Sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

A Kaédi, le nom de Doudou Bal est associé à la ville et à sa jeunesse, à l´Ecole Nationale de Formation et de Vulgarisation Agricoles (ENFVA) fleuron des cadres ruraux de la Mauritanie du temps de sa splendeur. Ingénieur des Eaux et Forêts, le premier en Mauritanie avec le grade de colonel, et professeur à l´ENFVA, s´est naturellement vers lui que notre choix s´est porté pour la présentation de la conférence sur la désertification lors du Séminaire d´Etude et de Réfexion des jeunes de Kaédi (SERJK) qui s´est tenu du 22 au 31 août 1984. Une conférence qui a marqué les esprits par son contenu savant et la pédagogie qui a permis aux très nombreux participants venus de toute la région du Gorgol et des régions limitrophes de s´approprier leur milieu naturel. Avec le recul, on peut raisonnablement penser que notre regretté Doudou Bal est un/le pionnier de la défense de l´environnement et de l´écologie en Mauritanie.

En conclusion de sa conférence, il disait « Le fait le plus surprenant est que dans les fixations des dunes de sable, particulièrement autour du 17°//, l´eau n´est pas un facteur limitant. L´eau existe. Il s´agit de l´eau accumulée depuis plusieurs hivernages et qui remonte par capillarité. On peut dire donc que l´aridité a une origine naturelle, humaine et animale ».

Partant du postulat que l´existence des ressources naturelles doit être liée à un mode prudent d´exploitation, que la conservation de nos ressources naturelles ainsi que la protection de la nature font partie désormais de nos devoirs de défense nationale, il suggérait parmi les mesures qu´imposait le suivi de la désertification: d´étendre le réseau de surveillance météorologique (pluviométrie), mettre en place un réseau hydrologique, connaître la variation des nappes phréatiques , étudier les pâturages et une productivité ainsi que les nouveaux suscrits nomades, les ruissellements et les écoulements linéaires, faire participer les populations à l´élaboration des programmes d´aménagements, planter des surfaces à vocation forestière, promouvoir une politique nationale de tenue foncière et de reforme agraire, rendre perceptible à tous les niveaux par la vulgarisation les notions essentielles de la conservation du patrimoine national.

Au-delà de l´aspect savant de sa conférence, notre regretté Doudou Bal s´était longuement prêté à des exercices pratiques pour se faire comprendre de tous. J´ai encore en mémoire ses démonstrations pour expliquer aux non initiés que nous êtions qu´un arbre parmi de nombreux autres alignés dans la cour du lycée de Kaédi, qui a servi de lieu de la conférence, était entrain d´asphyxier et tuer un autre visuellement mal en point en raison de leur proximité. Les racines de l´un absorbait toute l´eau. Il précisait que les spectaculaires tempêtes de vents de sable (que nous vivons encore aujourd´hui) déposent en moyenne 60 000 000 tonnes de poussière assez fertile dans l´atlantique et ceci pour l´ensemble des zones du Sahel. Seuls les mouvements de sable qui dépassent 1 mètre de hauteur, qui correspondent à une vitesse de 6m/s, sont dangereux. Le mouvement des grains de sable se fait par saltation (saut) alors qu´en dessous le vent ne peut soulever le sable, il le fait par réptation (ramper).

Il a agrémenté sa conference de nombreux autres exemples. On était en 1984. Il était heureux d´apporter sa contribution à cette mémorable manifestation pluridisciplinaire organisée par les jeunes de sa ville. Pendant dix jours, du 22 au 31 août 1984, les jeunes de Kaédi et sa région ont appris avec lui et avec d´autres sommités nationales : Tène Youssouf Guèye, paix à son âme, qui était directeur adjoint de l´IMRS, Adama Sy directeur de l´agriculture du ministère de développement rural, Seydou Kane, paix à son âme, chercheur à l´IMRS, Ibrahima Abou Sall professeur à l´ENS, Ndongo Harouna professeur à l´ENFVA et Seydou Sall en 4e année de l´ENA cycle A long section administrateurs civils. Leurs interventions sont consignées dans le document de synthèse du dit séminaire disponible auprès de certains particuliers. Un séminaire qui a porté sur l´après- barrages, la connaissance et l´appropriation de l´histoire de la Mauritanie, de la région, de la ville de Kaédi et ses potentialités.

Il ressortira de tous les portraits et hommages qui seront rendus à notre regretté Doudou Bal, un sentiment de potentiel énorme, unique dans son domaine, ignoré par l´Etat. Qu´est ce qui pourrait expliquer cet état de fait? Son parcours antérieur de juste méconnu du grand public l´explique. Bal Mohamed El Habib dit Doudou est, en effet, signataire du Manifeste des 19 publié le 6 janvier 1966. Ils sont tous arrêtés et mis en prison le 11 février 1966. Il est arrêté en même temps que son frère Bal Mohamed El Bachir, paix à son âme, décédé le 24 février 2018.

Comme son frère Bal Mohamed El Bachir « il avait choisi de vivre loin des éclats sombres de la compromission. Il avait fait le choix de l´honnêteté avec soi et avec les autres. Le clinquant et le m´as-tu-vu, ce n´était pas son truc. Signataires du Manifeste des 19, ils ont été tous des premiers cadres de la Mauritanie post indépendance. Leur frère Bal Moustapha, ancien directeur des domaines, n´était pas en reste ». Cet ancien témoignage d´un proche résume parfaitement l´état d´esprit de la famille. Une famille qui a donné à la Mauritanie de hauts cadres.
La Mauritanie perd un de ses fils illustres, un haut cadre qu´elle a ignoré. N´oublions pas les 19.

Inscrivons leurs noms dans la mémoire collective de nos concitoyens. Célébrons ceux qui sont en vie. Prions pour les disparus. Pour l´histoire, voici la liste des signataires du Manifeste des 19 :

Ba Abdoul Aziz, Magistrat
Ba Ibrahima, Ingénieur géomètre
Ba Mohamed Abdallahi, Instituteur
Bal Mohamed El Habib, Ingénieur des Eaux et Forêts
Daffa Bakary, Ingénieur des TP
Diop Abdoul Bocar, Commis comptable
Diop Mamadou Amadou, Professeur
Kane Bouna, Instituteur
Koïta Fodié, ingénieur des TP et bâtiments
Seck Demba, Instituteur
Sow Abdoulaye, Inspecteur de Trésor
Sy Abdoul Idy, Statisticien
Sy Satigui Oumar Hamady, Instituteur
Traoré Souleymane dit Jiddou, Instituteur
Bal Mohamed El Bachir, Administrateur
Ba Aly Kalidou, Inspecteur de Trésor
Ba Mamadou Nalla, Instituteur
Traoré Djibril, Instituteur
Coulibaly Bakary, Instituteur.

PHOTO: On reconnait de droite à gauche : Bal Mohamed El Habib dit Doudou, Ba Abdoul Aziz dit Zeus, Sy Satigui Oumar Hamady, Ba Aly Kalidou et Sy Abdoul Idy dit Mamoye. Ici en détention en Nbeyka. Le Conseil des Ministres du 13 janvier 1966 décida de la suspension et du déclenchement de poursuites judiciaires contre les 19 signataires du Manifeste. Ils sont tous arrêtés le 11 février 1966.

Ciré Bâ – Paris, le 20/07/2020