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L’agriculture saharienne en Algérie : Le Sud sauvera-t-il l’économie du pays ?

Le Sahara qui représente 84% du territoire national  s’étendant sur une superficie de 2 382 000 kilomètres carrés,  est une région susceptible d’assurer l’autosuffisance alimentaire du pays.

Reportage de Chahreddine Berriah pour Farafinainfo.com

Dans cette étendue désertique, est nichée M’zirâa, localité de près de 10 000 habitants, dans le sud-est algérien (4 35 km d’Alger). Des champs à perte de vue. Elle s’illustre par ses produits maraîchers: piments, poivrons, tomates, aubergines, petits pois, melons, pastèques, fèves et cantaloups dont seule la tomate, à elle-seule,  représente le tiers de la production annuelle de l’Algérie, soit plus de 300 000 tonnes, d’où l’appellation “M’zirâa, le potager de l’Algérie.

Ali Tahraoui, l’agriculteur, exploite  à titre individuel, en pleins champs et en sous serres, plus de 4 00 hectares de bonnes terres agricoles sur 6 000 hectares que compte la région  “traitées avec des engrais naturels et chimiques de bonne qualité et sont soumises au régime de la jachère pour permettre le renouvèlement de leurs potentialités” tient à préciser notre interlocuteur.

M. Tahraoui possède, également, cinq palmeraies qui donnent des palmiers dattiers de type Deglet Nour de renommée mondiale.

“Le problème d’eau ne se pose pas, puisque nous avons des forages”, si l’on se fie à notre source qui, cependant,  précise que “la baisse des prix sur les marchés de gros nous porte préjudice au point où souvent nous n’arrivons pas à payer nos ouvriers”

Il faut expliquer que les grossistes du nord imposent leur loi. “S’ils ne prennent pas nos produits, nous serons obligés de les jeter. Donc nous cédons face à la pression, sinon nous abandonnerons notre activité” ajoute, avec dépit, l’exploitant.

Conséquence, à Alger, à titre d’exemple, la tomate est écoulée cinq fois son prix.

“Il faut compter le transport qui inclut le carburant et tout ce qui s’en suit” justifie un transporteur.

“La distance entre le sud et le nord est longue (jusqu’à 2 000 km) ce qui impacte les prix des produits à l’arrivée et c’est le consommateur qui paye la facture” témoigne Abdelhamid, un grossiste de la wilaya de Tlemcen (ouest algérien) qui approvisionne une région de plus de 300 000 habitants.

Depuis peu, l’Algérie a adopté une  nouvelle politique de mise en valeur agricole consistant à remplacer l’agriculture traditionnelle par des cultures modernes. Le but : se tourner vers son vaste Sahara pour se nourrir

Il est vrai que les ressources naturelles (fertilité des terres, disponibilité de l’eau, climat…) sont favorables à un tel avènement, mais qu’en est-il du coût, de la répercussion sur l’alimentation du consommateur ?

En 2020, une année après son investiture, le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune avait annoncé la couleur en soulignant lors de la réunion du conseil des ministres au mois de mai, “l’impératif d’accélérer la création immédiate d’un Office de l’agriculture saharienne pour la mise en valeur de millions d’hectares de terres sahariennes afin de développer les agro-industries”.

Aussitôt, dans une interview accordée à la Chaîne 1, le ministre délégué chargé de l’Agriculture saharienne et des Montagnes, a affirmé  que “l’Office national de l’agriculture saharienne, créé sur décision du président de la République, se consacrera au soutien de l’investissement dans la production des produits stratégiques, afin de garantir l’approvisionnement du marché national et réduire les importations”.

1,9 millions d’hectares de foncier agricole

Le programme est d’envergure, puisqu’il concerne une superficie totale de plus de 1,9 million d’hectares de foncier agricole qui a été déterminée au niveau du Sud du pays, a fait savoir,  jeudi dernier, sur les Ondes de la Chaîne 3 (Radio algérienne) le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Abdelhamid Hemdani.

« Si nous arrivons à mettre en valeur 500.000 hectares dans les six ans à venir, nous réaliserons les objectifs fixés dans notre feuille de route sectorielle », tout en assurant que  “les moyens hydriques sont disponibles pour développer les cultures stratégiques escomptées telles que les céréales et les oléagineux”.

40 000 milliards de mètres cubes dans le sous-sol algérien

Selon les statistiques, près de 800.000 hectares ont été « octroyés aux investisseurs pour leur mise en valeur et la production agricole.

Lui emboîtant le pas, le ministre des ressources en eau a indiqué, à son tour,  que “40 000 milliards de mètres cubes  sont dans le sous-sol algérien  dont 70% serviront à l’utilisation intensive des agriculteurs.

Et de nous interroger: comment utiliser l’eau de la nappe albienne du Sud algérien sans porter préjudice à l’environnement ? Difficile en ce sens que toute industrialisation est pollueuse et donc dangereuse pour l’environnement, même si le discours des ministres précités se veut assurant.

L’autosuffisance ? Une illusion!

Contacté, Hamoud Zitouni, expert en agronomie et ancien directeur des services agricoles à Tlemcen (Ouest algérien) contredit l’enthousiasme des dirigeants “dire que le Sahara est la solution pour assurer l’autosuffisance du pays, je ne le crois pas. Un: c’est une énième illusion qu’on veut inculquer au peuple pour que celui ci reprenne confiance. Deux: l’agriculture intensive au Sahara est basée sur l’exploitation de grandes nappes d’eau fossile ( non renouvelable) dont la contenance est estimée hypothétiquement à près de 50 milliards de m3. Trois: son extraction nécessite beaucoup d’énergie électrique. Quatre: cette eau est globalement plus ou moins saumâtre. Son usage en irrigation pollue par le dépôt de sel les surfaces cultivées. Ce qui nécessite au bout de deux à trois ans un déplacement des cultures sur d’autres endroits vierges. Cinq: aucune étude à ce jour ne permet d’évaluer avec suffisamment de précision les réserves en eau fossile du grand sud. Donc l’agriculture qui y est menée est extractive, comme le gaz et le pétrole. Six: l’agriculture oasienne basée sur l’exploitation des nappes peu profondes est la plus durable. Par contre, elle n’est pas très extensible même si l’on fait appel à l’irrigation moderne économisatrice d’eau. Enfin,  il est préférable de mieux préserver et mieux valoriser les terres agricoles et les ressources en eau du Nord. Le réchauffement climatique est déjà en train d’aggraver la problématique…”

Qu’en est-il de l’agroalimentaire ?

L’alimentation représente en moyenne 42% du budget des ménages algériens, et concerne essentiellement des produits de base peu transformés

Selon le Salon professionnel de la production agroalimentaire “ Le secteur agroalimentaire algérien aurait la possibilité d’évoluer bien plus rapidement si la distribution moderne était elle-même suffisamment développée. Si les grosses et moyennes entreprises se modernisent, beaucoup de petites sociétés ne maîtrisent pas leprocess, la traçabilité, le conditionnement, les normes internationales, ou les procédures bancaires et fiscales. (…) Les industriels doivent parfois gérer elles-mêmes leurs réseaux de distribution. Elles apportent de l’aide directement à leurs grossistes pour qu’ils s’équipent. La chaine du froid par exemple n’est pas maîtrisée dans tous les secteurs, certaines entreprises de glaces équipent donc elles-mêmes leurs grossistes de congélateurs…”

Une réalité peu rassurante donc pour un pays dont les dirigeants privilégient le discours surréaliste, nourri par des chiffres erronés, au détriment d’une politique économique moderne réelle…

N.B: Cet article est publié dans le cadre “Initiative soutenue par MediaLab Environnement, projet CFI”

C.B