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Reporter, témoin des faits

L’ART DE MANIER LES LANGUES AFRICAINES DANS LES MÉDIAS AUDIOVISUELS (LIVRE)

Dans cette salle située en banlieue de Nouakchott, beaucoup de journalistes formés sur le tas attendaient les meilleures feuilles de ce livre écrit en français et intitulé « Langues nationales et médias audiovisuels ». Sa présentation officielle ce 4 septembre était l’un des événements littéraires les plus attendus de cette rentrée.

L’auteur Ibrahima Moctar Sarr, un des pères de la télévision mauritanienne, et son préfacier Hamet Ly, animateur-vedette à 2STV,  une grande chaîne panafricaine, sont tous les deux sortants du CESTI[01], une prestigieuse école de journalisme.

Sont réunis le pionnier d’une vision médias authentiquement africains et son héritier encore actif qu’il a présenté comme le livre sur deux pieds,  la version itinérante de son essai. Deux success story, deux légendes de l’art d’informer les africains par des africains,  en tenant compte des réalités du berceau de l’humanité, en respectant les populations, leurs cultures et traditions, leur histoire, leur patrimoine matériel et immatériel. Ce n’est pas un repli identitaire mais une invite à la réappropriation par nos médias professionnels et amateurs des techniques de communication et d’information les plus partagées dans le monde.

Les concepts du livre ont été immédiatement mis en pratique par les conférenciers en s’adressant naturellement en pulaar[02] à des peuls.

L’auteur était en terrain connu, appelant dans l’assistance, par leurs prénoms, ces débroussailleurs de chemins  tortueux pour l’essor du pulaar, wolof et soninké  en Mauritanie. Il les émut en déclamant le poème guerrier de Mamadou Ghali, intitulé « Pulaar », ainsi que la réponse instantanée de Mamadou Samba Diop. Cette joute à la fin des années 70 marque l’âge d’or de la renaissance du pulaar, la conviction était déjà faite chez l’auteur que l’homme doit d’abord s’épanouir dans son propre système de valeurs avant de « voler » ailleurs.

Mais revenons à ce livre  destiné à tous les africains qui veulent adresser un message à un public en puisant dans les racines de nos identités actualisées sans aliénation. La première cible de l’ouvrage est l’acteur média, mais c’est aussi nos traditionalistes, nos artistes, nos politiques…

« On ne va pas se former au journalisme pour apprendre le français mais pour connaître les ficelles du métier qu’il faut s’empresser de retranscrire dans le contexte africain  » dit l’auteur, c’est ce qu’il a fait avec ce livre, un condensé de bonnes pratiques illustrées par des expériences reconnues officiellement au Sénégal et en Mauritanie, des émissions radio et télé très suivies par les citoyens jusque dans les petits campements.

Hamet LY [03] à montré qu’il est la personnification du livre. Son allégorie du marché avant la cuisine  ajustait à la compréhension du novice les notions complexes de collecte,  traitement et  diffusion de l’information. Le respect de la déontologie de la profession,

la gestion de l’imprévu, l’adaptabilité, la contextualisation de l’information, l’interaction avec le public, la force du silence…tout ceci a été dit en langue africaine unique, avec des mots qui titillent notre intellect par un imaginaire culinaire bien partagé. Ainsi, le bon journaliste épluche ses légumes avant de mettre dans la marmite. Évider le poisson avant de servir. Beaucoup de rires dans la salle mais la pédagogie est efficace :  il faut traiter avec soin l’information, la restituer en l’état peut être indigeste pour l’opinion, voire dangereux parfois pour la paix dans un pays. Ne pas reprendre sans réserves que « deux jihadistes ont été tués au Mali » car ce billet a une empreinte idéologique, il faut reformuler.

Le préfacier a conseillé aux journalistes de se référer à des linguistes (académie ?) quand la tentation d’inventer un nouveau mot est grande à chaque confrontation difficile avec une langue étrangère. Cette foison de mots peut déstabiliser l’auditeur.

Il a été aussi question de ce « nouveau » pulaar parlé à l’antenne par certains animateurs, l’auteur est contrarié mais il n’y a pas encore de solution en vue. Ce parlé vient s’ajouter à la version ndioudou diéri jugée plus sympathique peut-être. Et si c’était une évolution inéluctable de la langue pulaar?

Le présentateur de Ngalu a recommandé aux journalistes d’éviter les longs samaleks avant d’informer enfin, c’est très ennuyant pour beaucoup et un professionnel doit savoir aller droit au but. Il a délivré d’autres clés du livre qu’on ne saurait tout restituer ici.

Pourquoi ces succès médiatiques retentissants de l’auteur en un laps de temps aussi court (1974-1986) ? Achetez son livre, qui mûrit dans son esprit depuis 1992, afin de connaitre  sa recette transposable de Dakar à Johannesburg et de Nouakchott à Addis Abeba.

L’assistance a proposé la création d’un fonds pour l’édition d’ouvrages en lien avec les langues nationales de Mauritanie.

Doro Guèye dit Boobo Loonde, qui dirige Golal Media ACCSED [04], s’est proposé de traduire le livre en  pulaar, Ahmed Weddia lui a emboîté le pas pour une version arabe.

Les intervenants, la plupart très avertis sur l’enjeu des langues africaines comme moteur culturel et de développement économique et social, étaient ravis par la sortie d’un livre qui outille ceux censés nous informer avec exactitude, sans mentir, ni diffamer, ni inventer. Si le commentaire est libre, l’information est…sacrée!

8 septembre 2022

Siree KAN TEKRUUR, pour Golal Media