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Sécurité alimentaire en Algérie : Discrimination dans le partage de l’eau

Reportage de Farafinainfo.com – Priver les habitants du nord de l’eau potable en leur interdisant de forer des puits et encourager ceux du sud à exploiter la nappe phréatique pour produire plus de légumes et de fruits, telles sont les contradictions des dirigeants algériens :  assoiffer les uns et nourrir les autres…

Méditons : le 27 mars 2022, lors d’un conseil des ministres présidé par le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune, le gouvernement  a pris la décision « d’arrêter toutes les opérations de forage de puits destinés à approvisionner les réseaux d’alimentation avec les eaux souterraines, dans l’objectif de préserver les réserves stratégiques et de protéger la flore contre les risques écologiques » (sic)

Bizarrement, en 2020, une année après son investiture, le même chef de l’Etat avait annoncé, lors de la réunion du conseil des ministres (aussi) “l’impératif d’accélérer la création immédiate d’un Office de l’agriculture saharienne pour la mise en valeur de millions d’hectares de terres sahariennes afin de développer les agro-industries”. (sic)

Il s’agit de  800.000 hectares qui ont déjà été  octroyés aux investisseurs pour leur mise en valeur et la production agricole. Et pour réaliser cet incroyable programme, il faut inéluctablement puiser l’eau de la nappe phréatique (l’Algérie dispose de 50 000 milliards de mètres cubes dans son sous sol) dont 70% serviront à l’utilisation intensive des agriculteurs.

Une folie dénoncée par des experts, notamment Hamoud Zitouni, expert en agronomie et ancien directeur des services agricoles à Tlemcen (Ouest algérien) “dire que le Sahara (le sud du pays) est la solution pour assurer l’autosuffisance du pays, je ne le crois pas. Un: c’est une énième illusion qu’on veut inculquer au peuple pour que celui ci reprenne confiance. Deux: l’agriculture intensive au Sahara est basée sur l’exploitation de grandes nappes d’eau fossile (non renouvelable) dont la contenance est estimée hypothétiquement à près de 50 milliards de m3. Trois: son extraction nécessite beaucoup d’énergie électrique. Quatre: cette eau est globalement plus ou moins saumâtre. Son usage en irrigation pollue par le dépôt de sel les surfaces cultivées. Ce qui nécessite au bout de deux à trois ans un déplacement des cultures sur d’autres endroits vierges. Cinq: aucune étude à ce jour ne permet d’évaluer avec suffisamment de précision les réserves en eau fossile du grand sud. Donc l’agriculture qui y est menée est extractive, comme le gaz et le pétrole. Six: l’agriculture oasienne basée sur l’exploitation des nappes peu profondes est la plus durable. Par contre, elle n’est pas très extensible même si l’on fait appel à l’irrigation moderne économisatrice d’eau. Enfin,  il est préférable de mieux préserver et mieux valoriser les terres agricoles et les ressources en eau du Nord. Le réchauffement climatique est déjà en train d’aggraver la problématique…”

Abondant dans le même sens, l’hydrologue Mohamed Ghodbane confirme que  « Le principal risque est constitué par la diminution des ressources en eau, due essentiellement à la surexploitation des nappes aquifères par la multiplication incontrôlée des pompages et à l’utilisation de nappes fossiles pour créer des plantations de palmiers dattiers intensives… »

Un véritable dilemme pour les dirigeants qui doivent économiser l’eau dans le Nord et en même temps assurer une alimentation suffisante pour la population, à partir du Sud.

 Un entêtement des pouvoirs publics qui veulent coûte que coûte développer l’agriculture saharienne, malgré le mécontentement des écologistes et surtout les agronomes.

Épousant la thèse des dirigeants, qui consiste à nourrir les Algériens du Sahara, la présidente de la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA) Saïda Neghza, est persuadé que « l’agriculture saharienne dans la sécurité alimentaire en Algérie est importante ». Et de souligner avec force arguments la «grande importance de la wilaya d’El-Oued dans le développement du secteur agricole national et dans le dispositif de l’indépendance alimentaire du pays, tout en valorisant les performances des agriculteurs et des transformateurs, tant sur le plan qualitatif que quantitatif », tout en vantant « les produits agricoles locaux, des capacités de conditionnement, des équipements et des techniques nouvelles dans l’agriculture saharienne ».

Plus facile à faire qu’à dire, malgré les résultats réels obtenus par les agriculteurs oasiens.

« Certes, on est nourris par les terres du sud, mais à quel prix et pour combien de temps encore ? » s’interroge le député Ahmed Khalid. Et de s’inquiéter « Si on exploite farouchement notre sous sol, dans 20, 30 ans, on aura du mal à trouver une goutte d’eau pour irriguer nos terres et alimenter la population en eau potable. Notre environnement sera dénaturé, parce que touché dramatiquement par la rareté de cette denrée vitale. Nos politiques, aujourd’hui, gère notre économie au jour le jour, sans penser aux lendemains d’un pays qui vivra les pires moments de son existence. L’Algérie dispose de terres arables dans le Nord, on peut continuer à faire comme tout le monde, c’est-à-dire cultiver rationnellement nos terres en les irrigant à partir des barrages, des forages sans négliger l’approvisionnement des foyers en eau potable, nous ne sommes pas plus intelligents que les pays développés…. »

C’est un peu l’histoire du gaz de schiste que veut explorer l’Algérie, alors qu’elle dispose d’un riche gisement en pétrole et en gaz.

Aujourd’hui, la majorité des régions algériennes consomme les produits du Sud, en payant un peu plus cher la facture, à cause de l’éloignement (le transport se fait par route et donc beaucoup de frais).

Et si chaque partie du territoire national assurait sa sécurité alimentaire, en pensant à bien gérer l’eau et les terres ?

En attendant l’autosuffisance alimentaire, des citoyens ont l’eau 24/24, et d’autres n’ont le droit qu’un jour sur trois ou plus….

Chahreddine Berriah

N.B : Cet article est publié dans le cadre “Initiative soutenue par MediaLab Environnement, projet CFI”