Dr M.M. Diakité : « Tant qu’on ne comprend pas que la nation est en quelque sorte une entreprise personnelle … »
#ActuGouvernacePolitiqueAfricaine – Guinée, Mali, Sénégal, RD Congo : le décryptage sans concession du Dr Mory Mandiana Diakité. Entre le grand chambardement gouvernemental à Conakry, le feu vert constitutionnel crucial pour le futur référendum guinéen, et les messages forts délivrés par le président sénégalais depuis Bamako, l’actualité ouest-africaine a été particulièrement dense cette semaine. Pour Farafinainfo, notre consultant Dr Mory Mandiana Diakité passe ces trois événements majeurs au peigne fin. Analyse pointue, enjeux cachés et perspectives d’avenir : découvrez son éclairage sans détours dans notre rubrique exclusive [L’ACTU DE LA SEMAINE EN 3 QUESTIONS]
Dr Mory Mandiana Diakité est un universitaire et enseignant-chercheur guinéen qui analyse l’actualité politique africaine à travers cette rubrique
“… on a l’impression qu’on remanie le gouvernement pour écarter les meilleurs et maintenir les moins bons.”
1-[GUINÉE]- Le Président de la République de Guinée, Mamadi Doumbouya, a procédé lundi 27 juillet 2026 à un remaniement ministériel. Cinq nouveaux visages font leur entrée au sein du tout premier gouvernement de la 5e République. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle équipe ?
Retenez tout d’abord que près de 60% des ministres ont été confirmés à leurs postes. On note également cinq (5) permutations pendant que deux (2) autres sont revenus à la tête de leurs anciens départements après avoir passé six mois à la tête d’autres départements. En plus, il y a eu cinq (5) nouveaux entrants parmi lesquels figure Monsieur Béa DIALLO, qui avait été mis à la touche dans le remaniement de 2024 survenu après la dissolution fracassante du gouvernement. Il devient une tradition de procéder à un remaniement après chaque élection, peu importe que cela soit nécessaire ou non. Pour ce remaniement effectué ce 27 Juillet, d’ailleurs tout comme les précédents, je ne pense pas si l’objectif était de faire un tamisage afin de maintenir les meilleurs ministres et de remplacer les moins productifs. Au contraire, on a l’impression qu’on remanie le gouvernement pour écarter les meilleurs et maintenir les moins bons. Tel est le cas de Dre SIDIBÉ, qui pourtant fait partie des quelques rares ministres compétents que le peuple de Guinée a découverts avec l’avènement du CNRD au pouvoir, en septembre 2021. Elle était vraiment dans son domaine puisqu’elle est un enseignant-chercheur de carrière. Quoi qu’il en soit, ces remaniements sporadiques ne sont pas sans conséquences sur le fonctionnement normal des départements ministériels. Ils engendrent une démotivation chez les cadres et donnent l’occasion au ministre revenant de régler ses comptes avec des personnes qu’il considère à tort ou à raison d’applaudir ou de ne pas lui être reconnaissant après son départ. En plus, quand quelqu’un est nommé à la tête d’un département, il propose aussitôt ses hommes dans son premier projet de nomination. Quand il part, celui qui le remplace, fait le ménage pour placer les leurs. Ainsi de suite. Je ne sais si ceux qui sont aux manettes analysent tout cela ou pas ? Bref, si on ne sait pas ce qu’on veut, on navigue à vue. Les nominations sont toujours l’objet de parrainage. Malheureusement ils ne sont pas nombreux ceux qui se soucient de la nation et de l’intérêt collectif. Sinon, le President nomme certaines personnes, si on lui disait de nommer ces mêmes personnes pour diriger son entreprise personnelle, il aurait refusé catégoriquement. Et tant qu’on ne comprend pas que la nation est en quelque sorte une entreprise personnelle dans laquelle chaque citoyen est actionnaire, on n’ira nulle part, sauf pour tourner en rond pour revenir toujours à la case départ.
« Mais cette manipulation constitutionnelle en vogue depuis des décennies est caractéristique de l’échec de la démocratie en Afrique francophone notamment. Dès lors qu’on manipule la constitution pour faire sauter des verrous limitant le nombre de mandat, on n’est plus en démocratie, plutôt la “démagocratie’’ … »
2-[RD CONGO]- En RD Congo, la Cour Constitutionnelle a déclaré conforme la loi fixant les conditions du référendum. Pour l’opposition, ce texte ouvre la voie à une modification constitutionnelle permettant à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat, tandis que le pouvoir défend une consultation démocratique. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, sans surprise, la Cour Constitutionnelle de la République Démocratique du Congo a déclaré conforme à la Constitution la loi fixant les conditions d’organisation du référendum. Je crois que ce qui se passe en RDC s’apparente à une démarche préparatoire visant à baliser le chemin pour permettre au Président en exercice de briguer un troisième mandat. Je partage l’inquiétude des figures de l’opposition qui dénoncent un coup de force constitutionnelle, craignant que ce cadre légal ne serve à contourner la limitation des mandats présidentiels. Autrement dit, c’est quand le Président Félix Tshisekedi ne brigue pas un troisième qui est surprenant. C’est tout de même regrettable de constater que c’est seulement dans les pays francophones qu’on assiste chaque fois aux coups d’État constitutionnels permettant aux présidents en exercice de s’éterniser au pouvoir. Seul le Sénégal fait exception à cette pratique machiavélique et suicidaire, grâce à la vigilance de son brave peuple et à l’efficacité de son système judiciaire. Mais cette manipulation constitutionnelle en vogue depuis des décennies est caractéristique de l’échec de la démocratie en Afrique francophone notamment. Dès lors qu’on manipule la constitution pour faire sauter des verrous limitant le nombre de mandat, on n’est plus en démocratie, plutôt la “démagocratie” Bref, l’opposition congolaise a raison de s’inquiéter, car, cette pratique a été expérimentée avec succès dans plusieurs pays africains au grand dam des défenseurs de la démocratie. Il y a un proverbe africain qui dit, je cite : « Lorsque quelque chose de couleur rouge tue ton père, si tu aperçois une termitière rouge, tu auras peur ». Un changement constitutionnel en Afrique cache toujours un objectif inavoué visant à faire sauter un verrou juridique en faveur du président en exercice.
“Pour ma part, c’est inimaginable que les trois pays souverainistes qui forment l’AES puissent retourner au sein de la CEDEAO, qu’ils considèrent comme une institution au service des impérialistes.”
3-[SENEGAL-MALI]- “Bassirou Diomaye Faye affirme «la disponibilité » du Sénégal à « accompagner le Mali », sans citer la Cédéao”, rapporte RFI. Qu’en pensez-vous ?
Le Président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, était effectivement à Bamako ce mardi 28 juillet dans le cadre d’une visite éclaire au cours de laquelle il s’est entretenu avec le Président Assimi Goïta. À cette occasion, il a réaffirmé le soutien de son pays à la lutte contre les groupes terroristes dont la République du Mali fait face depuis plusieurs décennies. Le hic de tout cela, c’est qu’il n’a pas parlé au nom de la CEDEAO alors qu’il venait d’être fraichement élu à la tête de cette organisation sous-régionale. Dans sa déclaration à sa sortie de la rencontre, il a juste appelé au renforcement de la coopération bilatérale entre les deux pays d’une part, entre eux et les instances régionales dont le Mali et le Sénégal sont membres faisant allusion à la CEDEAO, d’autre part. Le nom de cette organisation n’a, en tous cas, pas été prononcé tout au long de cette visite. On ne peut pas parler de succès, d’autant plus que le Président Assimi ne s’est pas prononcé à leur sortie de la rencontre. Pour ma part, c’est inimaginable que les trois pays souverainistes qui forment l’AES puissent retourner au sein de la CEDEAO, qu’ils considèrent comme une institution au service des impérialistes. Est-ce que les dirigeants de l’AES font confiance au Président Diomaye Faye ? Je crois que non. Ce dernier risque de finir son mandat à la tête de la CEDEAO sans pouvoir ramener ces trois pays au sein de cette organisation, sauf si on réussit à faire remplacer un des dirigeants de cette alliance par une mariotte à la suite d’un coup d’État militaire. Chose que je trouve impossible au regard de la dynamique en cours soutenue par les peuples du Sahel, qui ne souhaitent plus être dirigés par des régimes vassaux au service de l’Occident.
Rédaction de Farafinainfo.com
Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat




