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La Guinée n’a jamais été contre la France : elle a toujours été pour sa dignité

Il est temps de sortir des lectures paresseuses de notre histoire. Depuis trop longtemps, certains discours simplistes présentent la Guinée comme un pays défini par une hostilité instinctive à l’égard de la France ou de l’Occident. Cette vision est non seulement réductrice, mais elle trahit la profondeur stratégique de notre trajectoire nationale. La Guinée n’a jamais été construite sur la haine des autres ; elle s’est construite sur l’exigence de ne pas être humiliée.

L’axe central de notre histoire politique n’a jamais été la vengeance. Il a été la dignité. Et c’est précisément cette dignité qui explique le geste fondateur du 28 septembre 1958. Le “non” guinéen n’était pas un refus du peuple français, ni un rejet de la civilisation européenne, encore moins un enfermement idéologique. C’était un refus clair, ferme et historique d’un ordre colonial qui voulait prolonger la domination sous des formes nouvelles, plus subtiles, plus insidieuses, plus durables.

Ahmed Sékou Touré n’était pas l’homme d’une fermeture au monde. Il était l’homme d’un monde à rééquilibrer. Il combattait un système impérial qui considérait les peuples africains comme de simples appendices de l’histoire des autres. Il rejetait les rapports de domination politique, économique, psychologique et symbolique qui ont longtemps empêché l’Afrique de se tenir debout. Son combat était d’abord un combat pour la souveraineté intégrale : souveraineté du choix, souveraineté de la parole, souveraineté de l’action, souveraineté du développement.

Mais il serait tout aussi malhonnête d’effacer les souffrances qui ont suivi l’indépendance. La Guinée a payé un prix lourd pour avoir osé choisir sa liberté. Pressions économiques, tensions diplomatiques, tentative d’isolement, soupçons de sabotage, blessures administratives et matérielles au moment de la rupture : notre mémoire nationale porte encore les marques de cette période. Il n’y a aucune grandeur à demander aux peuples de tourner la page sans leur permettre de lire ce qui a été écrit sur eux.

La maturité politique ne consiste pas à oublier. Elle consiste à se souvenir sans s’enchaîner. Une nation responsable n’érige pas la douleur en programme permanent. Elle transforme la mémoire en énergie historique, non en prison mentale. La souveraineté n’est pas l’isolement. La souveraineté n’est pas l’hostilité automatique. La souveraineté, c’est la capacité de dire oui quand l’accord sert la nation, et non quand l’accord l’abaisse.

C’est d’ailleurs là qu’apparaît la stature d’Ahmed Sékou Touré dans toute sa complexité. Il fut un homme de rupture, certes, mais aussi un homme de relations. Un homme des non-alignés, donc un homme qui refusait de faire de la Guinée la propriété d’un bloc contre un autre. Il parlait à l’Est sans renoncer à l’Ouest, il dialoguait avec l’Afrique sans se couper de l’Europe, il cherchait des convergences sans sacrifier l’essentiel. Autrement dit, il ne confondait pas souveraineté et autarcie. Il ne confondait pas indépendance et isolationnisme.

Cette lecture est essentielle pour comprendre la continuité de l’État guinéen. De Sékou Touré à Lansana Conté et d’Alpha Condé, en passant par les différentes séquences de notre histoire, la Guinée a toujours cherché à préserver une ligne de fond : coopérer avec tous, s’aligner sur personne. Même lorsque les styles de gouvernance différaient, même lorsque les idéologies variaient, même lorsque les contextes internationaux changeaient, la géopolitique guinéenne demeurait traversée par une intuition constante : le centre de gravité doit rester la Guinée elle-même.

C’est aussi en ce sens qu’il faut lire l’élan panafricaniste contemporain. L’Afrique ne peut plus être un terrain de projection des rivalités extérieures. Elle doit devenir un espace de puissance, de négociation et de proposition. Le panafricanisme du XXIe siècle ne consiste pas à réciter des slogans. Il consiste à reprendre le contrôle de nos ressources, à structurer nos chaînes de valeur, à construire nos infrastructures, à former notre jeunesse, à protéger nos intérêts stratégiques et à parler au monde d’une voix adulte.

Dans cette perspective, la Guinée a un rôle particulier. Par ses richesses minières, son potentiel énergétique, sa position géographique, sa jeunesse et sa profondeur historique, elle n’est pas un pays périphérique. Elle peut et doit être un pays de référence. Mais pour cela, elle doit rester fidèle à une règle simple : ne jamais confondre ouverture et soumission.

Le Président Mamadi Doumbouya s’inscrit, à sa manière, dans cette exigence de réaffirmation souveraine. Son discours de rupture avec les routines d’hier, son accent sur la restauration de l’État, la discipline publique, la dignité nationale et la mise en avant de l’intérêt supérieur de la Guinée, rappellent cette vérité fondamentale : un pays ne se respecte pas en criant contre le monde, mais en se tenant droit devant le monde. En cela, son style, comme celui de certains grands moments de notre histoire, renvoie à une Guinée qui veut reprendre le centre, et non vivre en périphérie des agendas étrangers.

C’est là que se rejoignent, malgré leurs différences, les figures de Sékou Touré, de Lansana Conté, d’Alpha Condé et de l’actuel chef de l’État : chacun, à sa manière, a placé la Guinée au centre de la décision. Chacun a compris, avec ses mots, ses méthodes et ses limites, qu’un État ne survit pas longtemps s’il délègue son âme à d’autres puissances. Chacun a inscrit l’idée que la Guinée doit dialoguer, oui, mais toujours à partir de sa propre verticalité.

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Voilà pourquoi il faut le dire clairement : la Guinée n’est ni contre la France, ni contre l’Amérique, ni contre la Chine, ni contre la Russie. Elle est contre tout rapport de domination. Elle est contre toute amitié qui exige l’effacement de sa dignité. Elle est contre toute coopération qui la maintient dans la dépendance.

La relation entre la Guinée et la France, comme entre la Guinée et les autres puissances, doit être relue à l’aune d’un principe simple : le respect mutuel. Là où il y a respect, il y a coopération. Là où il y a humiliation, il y a rupture. Là où il y a équilibre, il y a avenir. Notre génération doit sortir des réflexes émotionnels pour entrer dans la rationalité stratégique.

Nous avons besoin d’investissements, de technologie, de compétences, de marchés, d’industries, d’infrastructures, de formation, de sécurité économique. Et pour obtenir cela, nous devons parler à tous, travailler avec tous, négocier avec tous, sans nous dissoudre dans personne. C’est cela, être pro-Guinée. C’est cela, être panafricain de manière sérieuse. C’est cela, honorer l’héritage de ceux qui ont compris très tôt que l’indépendance n’est pas un événement, mais une discipline.

Les nations qui avancent ne sont pas celles qui hurlent le plus contre le monde. Ce sont celles qui savent défendre leurs intérêts sans perdre leur calme, leur mémoire ni leur cap. La Guinée doit continuer d’être de celles-là.

Nous ne voulons pas être contre le monde. Nous voulons être respectés dans le monde.

Soninké Diané

Citoyen

622 57 48 60

 

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