GUINÉE: il faut réapprendre à gérer l’État

La réforme économique ne se gagnera ni dans les discours ni dans les annonces, mais dans la discipline quotidienne de la dépense publique, la traçabilité des décisions et l’obligation de résultat. À l’heure où le pays s’apprête à entrer dans une nouvelle ère minière, la question n’est plus seulement de savoir combien la Guinée va gagner, mais surtout ce qu’elle fera de cette richesse.

Il y a des moments où une nation doit avoir le courage de regarder son propre fonctionnement dans le miroir.

La Guinée est aujourd’hui confrontée à l’un de ces moments.

Nous ne pouvons pas prétendre construire une nouvelle économie avec les anciennes habitudes administratives. Nous ne pouvons pas parler de transformation structurelle, de développement, de prospérité partagée et de modernisation de l’État tout en continuant à tolérer les pratiques qui ont, pendant des décennies, fragilisé l’efficacité de l’action publique.

Le véritable changement de paradigme commence par une question simple: savons-nous encore gérer l’État?

La question peut paraître brutale.

Elle est pourtant nécessaire.

Car la Guinée entre progressivement dans une séquence économique exceptionnelle. La croissance réelle du PIB, qui avait atteint 5,7 % en 2024, est appelée à accélérer fortement avec la montée en puissance des activités minières et le démarrage des exportations de minerai de fer de Simandou. La Banque mondiale projetait une croissance de 6,5 % en 2025, puis une moyenne proche de 10 % en 2026-2027, tandis que les données actuellement affichées par le FMI situent la projection de croissance réelle de la Guinée à 8,7 % pour 2026.

Ces chiffres ne doivent cependant pas nous griser.

Une croissance élevée n’est pas encore une transformation économique.

Un pays peut connaître une croissance spectaculaire de son PIB sans que cette croissance ne se traduise suffisamment dans le quotidien des citoyens.

La Banque mondiale le souligne déjà: malgré une croissance robuste, la pauvreté reste élevée et la progression des activités minières ne garantit pas, à elle seule, une croissance inclusive. Elle estime notamment que la pauvreté demeure un défi majeur et que l’économie guinéenne doit renforcer les secteurs non miniers, créateurs d’emplois.

Voilà pourquoi la prochaine bataille de la Guinée ne sera pas uniquement une bataille de production minière.

Ce sera une bataille de gouvernance. 

Une bataille de gestion.

Une bataille de contrôle.

Une bataille de transformation.

Et, surtout, une bataille pour savoir si nous serons capables de transformer une exceptionnelle opportunité minière en infrastructures, en industries, en emplois, en capital humain et en prospérité durable.

Le nouveau paradoxe guinéen : plus de richesse, mais une exigence de gestion encore plus forte

La Guinée ne manque pas seulement d’argent.

Elle souffre aussi, et peut-être surtout, d’un déficit de systèmes, de procédures, de données, de contrôle et de culture du résultat.

Or, le pays s’apprête à connaître une modification profonde de son équation économique.

Le développement de Simandou doit entraîner une augmentation considérable des exportations minières, des investissements, de l’activité économique et, progressivement, des recettes publiques.

La Banque mondiale estime elle-même que l’émergence des exportations de minerai de fer de Simandou constitue une opportunité majeure de transformation de l’économie guinéenne, à condition que des mesures macro-fiscales appropriées et des réformes sectorielles soient effectivement mises en œuvre.

La Banque africaine de développement rappelle de son côté que le programme Simandou 2040 vise une transformation socioéconomique de grande ampleur, avec des investissements annoncés de l’ordre de 200 milliards de dollars sur quinze ans.

Deux cents milliards de dollars.

Ce chiffre devrait suffire à nous faire comprendre que nous ne sommes plus dans une séquence économique ordinaire.

La Guinée entre dans une période où les volumes financiers en jeu vont changer d’échelle.

Et plus les masses financières augmentent, plus les dispositifs de contrôle doivent être sophistiqués.

C’est une règle élémentaire de gouvernance.

Plus l’argent public est important, plus le contrôle doit être robuste.

Plus les projets sont grands, plus les procédures doivent être rigoureuses.

Plus les investissements sont complexes, plus la traçabilité doit être complète.

Plus les recettes augmentent, plus la capacité de planification de l’État doit progresser.

La question n’est donc plus simplement:

« Combien la Guinée va-t-elle gagner avec ses ressources minières? »

La vraie question est: « Sommes-nous suffisamment organisés pour gérer correctement ce que la Guinée va gagner? »

Le temps des dépenses sans explication doit prendre fin.

Il faut le rappeler avec force: l’argent public n’appartient à personne en particulier. Il appartient à la collectivité.

Il ne peut donc être traité comme une caisse de convenance, une réserve administrative ou une « vache à lait » à laquelle certains services publics viendraient s’alimenter selon leurs propres priorités.

Chaque franc dépensé par l’État doit pouvoir répondre à une série de questions élémentaires:

Pourquoi cette dépense? Pour quel besoin? Dans quel budget? Selon quelle procédure? Au bénéfice de qui? Pour quel montant? Avec quel prestataire? Qui a autorisé? Qui a exécuté? Qui a contrôlé? Et surtout: quel résultat a été obtenu?

Ce n’est pas de la bureaucratie. C’est de l’orthodoxie de gestion.

Et lorsque certains responsables considèrent le respect de ces règles comme une entrave à leur action, c’est probablement que le problème est plus profond qu’une simple question de procédure.

Le respect des procédures n’est pas un crime.

Dans le débat public, il est particulièrement préoccupant de voir certains responsables chargés de la gestion économique ou financière être critiqués lorsqu’ils imposent davantage de rigueur dans les procédures.

Que reproche-t-on exactement à un responsable public qui exige que les règles soient respectées?

D’être trop rigoureux?

D’exiger des justificatifs?

De demander que les dépenses soient correctement documentées?

De vouloir savoir où va l’argent public?

Si tel est le reproche, alors il faut avoir le courage de retourner la question:

Depuis quand la rigueur financière est-elle devenue un défaut dans la gestion d’un État?

La ministre de l’Économie et des Finances peut être critiquée sur ses choix, ses méthodes ou ses décisions — comme tout responsable public.

Mais l’exigence de conformité aux procédures financières ne devrait jamais constituer, en soi, un motif de condamnation.

Au contraire.

Dans un pays qui veut renforcer la crédibilité de sa gestion publique, le respect des procédures doit être protégé par l’ensemble de la chaîne institutionnelle.

Car sans procédure, il n’y a pas de traçabilité.

Sans traçabilité, il n’y a pas de contrôle.

Sans contrôle, il n’y a pas de responsabilité.

Et sans responsabilité, la gestion publique devient vulnérable.

La guinée doit désormais cultiver la culture du contrôle

C’est ici que se situe probablement l’un des enjeux les plus importants de la prochaine décennie.

La Guinée doit passer d’une culture administrative dans laquelle le contrôle intervient souvent après la dépense à une culture du contrôle intégré à chaque étape de la décision publique.

Le contrôle ne doit pas être perçu comme une volonté de bloquer l’administration.

Il doit être considéré comme un instrument de sécurisation de la décision.

Contrôler avant d’engager.

Contrôler pendant l’exécution.

Contrôler avant de payer.

Contrôler après la réalisation.

Évaluer avant de reconduire.

Voilà le véritable cycle du contrôle moderne.

Cette culture sera d’autant plus indispensable que les revenus miniers vont potentiellement accroître les marges de manœuvre financières de l’État.

Il serait extrêmement dangereux d’attendre que les milliards commencent à circuler pour commencer à construire les mécanismes de contrôle.

Le dispositif doit être prêt avant l’argent.

Les systèmes informatiques doivent être opérationnels.

Les procédures doivent être stabilisées.

Les compétences doivent être disponibles.

Les responsabilités doivent être clairement définies.

Les mécanismes d’audit doivent être indépendants et efficaces.

Les données doivent être accessibles et fiables.

Les projets doivent être hiérarchisés.

Les investissements doivent être évalués.

Et les mécanismes de suivi doivent être capables de fonctionner sur plusieurs années.

On ne construit pas le système de contrôle d’une fortune publique après avoir commencé à la dépenser.

Notre véritable maladie: l’administration de moyens

La Guinée doit sortir d’une logique administrative archaïque dans laquelle l’essentiel consiste à obtenir un budget, le consommer et présenter ensuite un taux d’exécution.

Un taux d’exécution budgétaire élevé ne signifie pas nécessairement qu’un ministère est performant.

On peut consommer 100 % d’un budget et produire très peu de résultats.

C’est là toute la différence entre l’administration de moyens et l’administration de résultats.

Demain, chaque département ministériel devrait être capable de répondre non seulement à la question:

« Combien avez-vous dépensé? »

mais surtout:

« Qu’avez-vous produit avec cet argent? »

Combien de kilomètres de routes ?

Combien d’écoles réellement fonctionnelles ?

Combien de centres de santé opérationnels ?

Combien d’emplois créés ?

Quel coût par projet ?

Quel délai ?

Quel niveau de qualité?

Quel impact économique et social?

Quelle maintenance?

Quelle durée de vie?

Voilà les questions auxquelles une administration moderne doit répondre.

La rente minière ne doit pas devenir une rente administrative

C’est ici que la vigilance doit être maximale.

L’histoire économique de nombreux pays riches en ressources naturelles démontre qu’une abondance soudaine de revenus peut devenir une chance extraordinaire comme elle peut devenir un piège.

Lorsque les recettes augmentent rapidement, les tentations augmentent également.

Tentations de dépenses non prioritaires.

Tentations de projets mal préparés.

Tentations de marchés surdimensionnés.

Tentations de contrats insuffisamment évalués.

Tentations de clientélisme.

Tentations de création de structures publiques sans réelle valeur ajoutée.

Tentations de dépenses de prestige.

Tentations de distribuer aujourd’hui ce qui devrait financer la prospérité de demain.

La rente minière doit donc être considérée comme un capital de transformation, pas comme une caisse de consommation.

Chaque franc issu de la richesse minière devrait être soumis à une question:

Est-ce que cette dépense augmente la capacité productive future de la Guinée?

Si la réponse est non, la dépense doit être sérieusement questionnée.

Transformer la richesse minière en infrastructures d’envergure

La véritable réussite de Simandou ne se mesurera pas uniquement au tonnage de minerai exporté.

Elle se mesurera à ce que la Guinée aura construit grâce à cette nouvelle capacité économique.

Des routes structurantes.

Des voies ferrées.

Des ports modernes.

Des centrales électriques.

Des réseaux de distribution d’énergie.

Des barrages.

Des zones industrielles.

Des infrastructures numériques.

Des universités modernes.

Des centres de formation professionnelle.

Des hôpitaux de référence.

Des systèmes d’adduction d’eau.

Des infrastructures agricoles.

Des chaînes logistiques.

Des plateformes industrielles.

Des infrastructures urbaines.

Des villes mieux planifiées.

Voilà ce que devrait être la traduction concrète de la richesse minière.

Le minerai doit sortir du sous-sol pour entrer dans une stratégie de transformation économique.

La Guinée ne doit pas seulement exporter davantage.

Elle doit produire davantage.

Elle doit transformer davantage.

Elle doit industrialiser davantage.

Elle doit créer davantage d’emplois.

Elle doit augmenter la productivité de son agriculture.

Elle doit développer ses entreprises nationales.

Elle doit faire émerger des champions guinéens.

Elle doit construire une classe moyenne productive.

Elle doit améliorer la qualification de sa jeunesse.

Voilà la véritable ambition.

Le contrôle des grands projets doit devenir une discipline nationale

La construction d’une infrastructure majeure ne peut plus être pilotée uniquement à travers des réunions, des correspondances administratives et des rapports narratifs.

Chaque grand projet public devrait disposer d’un véritable système de pilotage par la performance, comprenant notamment:

  • un coût de référence ;
  • un calendrier contractuel ;
  • un budget détaillé ;
  • des indicateurs physiques ;
  • des indicateurs financiers ;
  • des jalons de réalisation ;
  • une matrice des risques ;
  • un responsable clairement identifié ;
  • un dispositif de contrôle qualité ;
  • un mécanisme d’alerte ;
  • une procédure de gestion des avenants ;
  • un contrôle indépendant ;
  • une réception documentée;
  • une évaluation post-projet.

Le principe devrait être simple:

pas de projet sans étude sérieuse;
pas de marché sans financement sécurisé;
pas de paiement sans preuve d’exécution;
pas d’avenant sans justification;
pas de réception sans contrôle;
pas de nouveau projet sans évaluation du précédent.

C’est ainsi que l’on construit un État capable de gérer des milliards.

Digitaliser ou continuer à naviguer dans le brouillard

La Guinée doit désormais franchir un cap décisif:

digitaliser la chaîne de la dépense publique de bout en bout.

Pas uniquement quelques plateformes isolées.

Pas uniquement des fichiers Excel.

Pas uniquement des procédures informatisées en façade.

Il faut construire un véritable écosystème numérique de traçabilité de la dépense publique.

Un projet financé par l’État devrait pouvoir être suivi depuis son origine jusqu’à sa clôture:

besoin → programmation → budget → appel d’offres → attribution → contrat → ordre de service → exécution physique → paiement → contrôle → réception → évaluation → maintenance.

À chaque étape:

une date, un responsable, un document, une validation et une trace numérique.

La Banque mondiale considère d’ailleurs le renforcement de la mobilisation des recettes et de la gestion des dépenses publiques comme une priorité pour la Guinée. En juin 2026, elle a approuvé une opération de 75 millions de dollars consacrée à la mobilisation des recettes intérieures et à la gestion des dépenses publiques, précisément dans la perspective de renforcer les fondations fiscales du pays et de mieux gérer les futurs revenus liés notamment à Simandou.

Le même programme vise à contribuer à faire passer le ratio recettes fiscales/PIB de 12,1 % à 15 % d’ici 2031.

Ce chiffre est particulièrement révélateur.

La question n’est donc pas seulement de savoir si la Guinée va disposer de davantage de ressources.

Il faut d’abord renforcer la capacité de l’État à mobiliser, sécuriser, programmer et utiliser efficacement ces ressources.

La commande publique ne peut plus être une zone grise

C’est probablement l’un des chantiers les plus importants.

De la passation des marchés publics aux travaux, fournitures et prestations intellectuelles, chaque étape doit être documentée et traçable.

Les marchés doivent pouvoir être suivis à travers un système intégré permettant de connaître:

  • le besoin initial;
  • le budget prévu;
  • la procédure utilisée;
  • les soumissionnaires;
  • l’attributaire;
  • le montant du marché;
  • les délais;
  • les paiements;
  • les éventuels avenants;
  • l’état d’avancement physique;
  • les pénalités éventuelles;
  • la réception;
  • l’évaluation finale.

Il faut également rapprocher l’exécution financière et l’exécution physique.

Car il est trop facile de constater qu’un projet est financièrement exécuté.

La vraie question est:

où est l’ouvrage?

Si 80 % du financement a été consommé, le projet doit-il être exécuté à 80 %?

Et si ce n’est pas le cas, où se trouve l’écart?

C’est là que commence le véritable contrôle de gestion public.

Le futur pétrolier, minier et industriel exige un état plus sophistiqué

Il faut également regarder plus loin que Simandou.

La Guinée possède une concentration exceptionnelle de ressources naturelles et un potentiel considérable dans les mines, l’énergie, l’agriculture et les infrastructures.

Le risque serait de croire que l’arrivée de nouveaux revenus résoudra mécaniquement tous nos problèmes.

C’est faux.

La richesse naturelle ne produit pas automatiquement la richesse collective.

Entre la ressource naturelle et la prospérité, il existe une chaîne institutionnelle:

ressource → revenu → budget → investissement → infrastructure → productivité → emploi → revenu des ménages → consommation → recettes fiscales → nouvel investissement.

Si l’un des maillons est faible, toute la chaîne est fragilisée.

C’est pourquoi la Guinée doit construire simultanément:

un État stratège;
un État contrôleur;
un État investisseur;
un État producteur de données;
un État numérique;
un État évaluateur;
un État capable de sanctionner les dérives;
et surtout un État capable de planifier sur vingt ou trente ans.

La culture de l’évaluation doit entrer dans l’adn de l’état

Un grand projet ne doit jamais être considéré comme réussi simplement parce qu’il a été inauguré.

Il faut savoir:

combien il a coûté;

combien de temps il a pris;

combien il coûte à entretenir;

combien d’usagers il sert;

quelle activité économique il génère;

combien d’emplois il crée;

quel impact il produit;

et si les objectifs initiaux ont effectivement été atteints.

Il faut donc institutionnaliser l’évaluation des politiques publiques.

Un ministère devrait être capable de démontrer annuellement:

ce qu’il avait prévu, ce qu’il a réalisé, ce qu’il a dépensé, ce qu’il n’a pas réalisé, pourquoi il ne l’a pas réalisé et quelles mesures correctives il propose.

Voilà ce qu’est une véritable culture de la performance publique.

La culture de l’exception nous coûte cher

Une autre pratique doit être combattue:

la banalisation des dérogations.

Dans toute administration, des situations exceptionnelles peuvent exister.

Mais lorsqu’une exception devient une pratique courante, elle cesse d’être une exception et devient un système parallèle.

C’est précisément ce que la réforme doit empêcher.

Les procédures doivent être:

claires, simples, rapides, proportionnées et contrôlables.

Si une procédure est trop lente, il faut la réformer.

Si elle est inutilement complexe, il faut la simplifier.

Mais on ne doit pas résoudre une mauvaise procédure en supprimant la procédure.

C’est une différence fondamentale.

Il faut réhabiliter la responsabilité

La réforme de l’État ne sera jamais complète si elle ne réhabilite pas une notion devenue trop souvent théorique:

la responsabilité.

Celui qui décide doit assumer.

Celui qui engage doit justifier.

Celui qui dépense doit rendre compte.

Celui qui contrôle doit exercer réellement son contrôle.

Celui qui constate une anomalie doit la signaler.

Et celui qui commet une faute doit en répondre.

La responsabilité sans conséquence n’est pas une responsabilité: c’est une formalité.

La Guinée doit donc construire un système dans lequel les bons gestionnaires sont protégés et valorisés, tandis que les comportements fautifs font l’objet de mécanismes de correction et, lorsque cela est nécessaire, de sanctions conformément au droit.

Il faut passer de la culture du poste à la culture de la performance

Notre administration doit également revoir ses mécanismes d’incitation.

Pourquoi certains agents publics devraient-ils être évalués principalement sur leur présence, leur ancienneté ou leur capacité à produire des documents administratifs?

Pourquoi ne pas davantage évaluer:

  • la qualité du service;
  • les délais;
  • les résultats;
  • la satisfaction des usagers;
  • les économies réalisées;
  • l’atteinte des objectifs;
  • la qualité des données produites?

L’État moderne ne doit pas seulement compter ses fonctionnaires. Il doit mesurer ce qu’ils produisent.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’avoir davantage de personnes dans les bureaux.

C’est d’avoir les bonnes compétences, aux bons endroits, avec des objectifs clairs et des résultats mesurables.

La prospérité ne se partage pas avec un état mal géré

La Guinée dispose aujourd’hui d’une fenêtre historique.

La croissance s’accélère.

Les investissements augmentent.

Simandou change d’échelle.

Le programme Simandou 2040 ambitionne une transformation profonde du pays.

La Banque mondiale elle-même inscrit désormais son nouveau cadre de partenariat avec la Guinée dans la perspective de renforcer la gouvernance économique, les infrastructures et l’investissement privé afin de transformer l’opportunité de Simandou en croissance plus inclusive et créatrice d’emplois.

Mais cette fenêtre peut également se refermer.

Une croissance minière mal gérée peut produire une économie plus dépendante des matières premières sans créer suffisamment d’emplois.

Des recettes mal programmées peuvent alimenter des dépenses improductives.

Des infrastructures mal conçues peuvent devenir des charges plutôt que des actifs.

Des marchés mal contrôlés peuvent transformer une partie de la richesse nationale en surcoûts.

Une administration insuffisamment préparée peut être dépassée par les volumes financiers qu’elle devra gérer.

C’est précisément pour cette raison que la réforme administrative doit précéder l’explosion des recettes, et non la suivre.

Simandou doit être un accélérateur de transformation, pas simplement un accélérateur de croissance

Voilà probablement le véritable enjeu historique.

La Guinée ne doit pas se satisfaire d’un PIB qui augmente.

Elle doit chercher à transformer sa structure économique.

Le minerai doit financer l’industrie.

L’industrie doit créer des emplois.

Les emplois doivent développer les revenus.

Les revenus doivent élargir la base fiscale.

Les recettes fiscales doivent financer les infrastructures.

Les infrastructures doivent améliorer la productivité.

La productivité doit renforcer la compétitivité.

Et cette compétitivité doit progressivement permettre à la Guinée de sortir d’une économie principalement fondée sur l’exportation de matières premières.

Le véritable succès de Simandou ne sera donc pas mesuré uniquement par le volume de minerai exporté.

Il sera mesuré par la transformation du pays qu’il aura rendue possible.

La guinée doit changer de logiciel

Nous devons donc cesser de penser la réforme de l’État comme une succession de textes, de séminaires, de commissions et de discours.

Il faut désormais construire un véritable système national de performance publique fondé sur quelques principes non négociables:

La règle plutôt que l’arrangement.

La preuve plutôt que la déclaration.

La donnée plutôt que l’approximation.

La procédure plutôt que l’improvisation.

La digitalisation plutôt que l’opacité documentaire.

Le résultat plutôt que le simple taux d’exécution.

Le contrôle plutôt que la confiance aveugle.

L’évaluation plutôt que l’autosatisfaction.

La responsabilité plutôt que l’impunité.

L’investissement productif plutôt que la dépense de prestige.

Le service public plutôt que l’intérêt particulier.

La question n’est donc plus de savoir si la Guinée possède suffisamment de ressources.

Les ressources, nous les avons.

La question est désormais de savoir si nous sommes capables de construire les institutions suffisamment solides pour transformer ces ressources en prospérité collective.

Le moment de vérité est arrivé

La Guinée entre dans une nouvelle phase de son histoire économique.

Les chiffres de croissance sont encourageants.

Les investissements sont considérables.

Les perspectives minières sont exceptionnelles.

Le programme Simandou 2040 porte une ambition de transformation à très grande échelle.

Mais la croissance ne remplacera jamais la gouvernance.

L’argent ne remplacera jamais la compétence.

Les infrastructures ne remplaceront jamais la planification.

Les milliards ne remplaceront jamais les procédures.

Et les ressources naturelles ne remplaceront jamais un État capable de les transformer intelligemment en capital économique et social.

C’est pourquoi le chantier prioritaire doit être engagé maintenant.

Avant que les recettes minières ne prennent leur pleine ampleur.

Avant que les grands projets ne se multiplient.

Avant que les budgets publics ne changent d’échelle.

Avant que les erreurs de gouvernance ne deviennent trop coûteuses à corriger.

Il faut construire dès maintenant les instruments de la prochaine Guinée 

un système intégré de gestion des finances publiques;

une commande publique entièrement traçable;

un système national de suivi des grands projets;

un dispositif robuste d’audit et de contrôle;

une comptabilité patrimoniale de l’État;

un système national d’évaluation des politiques publiques;

des tableaux de bord gouvernementaux fondés sur des KPI;

une gestion publique fondée sur les données;

une administration véritablement digitalisée;

une politique d’investissement public hiérarchisée;

et une culture administrative fondée sur la responsabilité et les résultats.

La Guinée n’a donc plus le droit de gérer les prochaines années comme elle a géré les précédentes.

Les volumes financiers à venir imposent un changement de niveau dans la qualité de l’État.

Servir l’état, et non se servir de l’état

Il faut également avoir le courage de parler de culture administrative.

L’État n’est pas une opportunité personnelle.

Un ministère n’est pas une propriété.

Un budget public n’est pas une caisse privée.

Une fonction administrative n’est pas un privilège patrimonial.

Un marché public n’est pas une récompense.

Une responsabilité publique est une mission.

Cette distinction, apparemment élémentaire, constitue pourtant le socle moral de toute réforme de l’État.

Tant que certains chercheront dans la puissance publique un moyen d’enrichissement ou d’influence personnelle, aucune réforme institutionnelle ne pourra produire durablement ses effets.

La réforme doit donc être autant culturelle et comportementale que juridique et administrative.

Réapprendre à gérer l’état

La Guinée n’a plus besoin d’une administration qui cherche à justifier pourquoi elle n’a pas pu agir.

Elle a besoin d’un État capable de démontrer, chiffres à l’appui:

ce qu’il a fait;

combien cela a coût ;

pourquoi il l’a fait;

dans quels délais;

avec quels résultats;

avec quel impact;

et ce que la population en a réellement obtenu.

C’est à ce prix seulement que la réforme économique cessera d’être une promesse et deviendra une réalité.

La véritable question de la prochaine décennie ne sera pas:

« Combien la Guinée gagnera-t-elle avec ses mines? »

Elle sera beaucoup plus exigeante:

« Que ferons-nous de cette richesse? »

Ferons-nous des routes qui relient les régions?

Des ports qui facilitent le commerce?

De l’électricité qui alimente les industries?

Des écoles qui forment une nouvelle génération?

Des universités qui produisent du savoir?

Des hôpitaux qui soignent dignement?

Des entreprises guinéennes capables de concurrencer les meilleures?

Des emplois pour notre jeunesse?

Une agriculture productive?

Des villes modernes?

Une économie diversifiée?

Un État numérique?

Une administration performante?

Une nation capable de transmettre davantage à la génération suivante qu’elle n’a reçu de la précédente?

Voilà le véritable contrat que la Guinée doit désormais passer avec elle-même.

La richesse minière peut être un accélérateur.

Mais elle ne sera jamais une garantie.

La garantie, ce sera la qualité de nos institutions.

La garantie, ce sera la rigueur de notre gestion.

La garantie, ce sera notre capacité à contrôler.

La garantie, ce sera notre capacité à planifier.

La garantie, ce sera notre capacité à investir.

La garantie, ce sera notre capacité à évaluer.

La garantie, ce sera notre capacité à rendre compte.

Et surtout, la garantie sera notre capacité à faire de la richesse du sous-sol un capital de transformation du pays plutôt qu’une nouvelle source de dépenses.

La Guinée n’a plus besoin de gérer davantage.

Elle doit gérer mieux.

Elle n’a plus besoin de dépenser davantage.

Elle doit investir mieux.

Elle n’a plus besoin de contrôler davantage pour contrôler.

Elle doit contrôler pour sécuriser la valeur publique.

Elle n’a plus besoin de multiplier les procédures.

Elle doit construire des procédures intelligentes, simples, numériques et vérifiables.

Elle n’a plus besoin d’un État qui proclame ses ambitions.

Elle a besoin d’un État capable de démontrer ses résultats.

Car le véritable enjeu de Simandou, du programme Simandou 2040 et de la prochaine phase de croissance guinéenne n’est finalement pas seulement minier.

Il est institutionnel.

Il est économique.

Il est social.

Il est générationnel.

La Guinée est peut-être en train d’entrer dans la période financièrement la plus importante de son histoire contemporaine.

Elle doit donc être également capable d’entrer dans la période administrativement, institutionnellement et managérialement la plus rigoureuse de son histoire.

C’est à ce prix seulement que les milliards du sous-sol pourront devenir des routes, des écoles, des hôpitaux, de l’électricité, des industries, des emplois et une prospérité durable.

La Guinée doit réapprendre à gérer l’État.

Pas pour gérer davantage.

Pour transformer davantage.

Pas pour dépenser davantage.

Pour produire davantage de résultats.

Pas pour contrôler davantage.

Pour protéger davantage la richesse publique.

Pas pour bureaucratiser davantage.

Pour construire un État plus efficace, plus transparent, plus prévisible, plus responsable et finalement plus digne de la confiance de ses citoyens.

Mohamed KEITA, Analyste Economique

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