Guinée : plaidoyer pour une trêve sociale dans le secteur de l’éducation

La transformation du système éducatif guinéen est aujourd’hui une nécessité stratégique. Améliorer les apprentissages, renforcer la qualité de l’enseignement, professionnaliser le métier d’enseignant, moderniser les curricula et préparer les compétences nécessaires à la réussite du Programme Simandou 2040 exigent des réformes profondes, cohérentes et inscrites dans la durée.

Mais une question essentielle demeure : peut-on engager une transformation durable du système éducatif lorsque son fonctionnement est régulièrement perturbé par des mouvements de grève ?

Depuis 2017, le secteur de l’éducation a connu cinq mouvements de grève majeurs. Quelles qu’en soient les causes et la légitimité des revendications, leurs effets sont bien connus : interruption des enseignements, réduction du temps effectif d’apprentissage, perturbation des calendriers scolaires et universitaires et ralentissement de la mise en œuvre des réformes.

Or, l’éducation est un secteur où les résultats se construisent dans le temps. En effet, l’expérience montre que la formation des enseignants, l’évolution des pratiques pédagogiques, la réforme des programmes, le renforcement de l’évaluation ou encore l’amélioration de la gouvernance éducative ne peuvent produire des effets durables sans une continuité minimale de l’action éducative. Lorsque le calendrier scolaire est régulièrement interrompu, une partie des efforts consentis est absorbée par le rattrapage et la gestion des urgences, au détriment des transformations de fond.

Cette situation pèse d’abord sur les élèves et les étudiants. Elle affecte particulièrement ceux issus des familles les plus modestes, qui disposent de moins de possibilités pour compenser les pertes de temps d’apprentissage. Au-delà des questions de calendrier, c’est donc la qualité et l’équité du service éducatif qui sont en jeu.

C’est pourquoi la conclusion d’une véritable trêve sociale dans le secteur de l’éducation s’impose aujourd’hui comme une nécessité.

Une telle démarche ne remettrait nullement en cause le droit syndical ni la légitimité des revendications des personnels. Elle devrait plutôt traduire la volonté de l’État et des partenaires sociaux de créer un cadre suffisamment stable pour traiter les préoccupations professionnelles dans le dialogue et permettre au système éducatif de poursuivre les transformations dont il a besoin.

La réussite d’une trêve sociale suppose naturellement que le dialogue soit permanent et que les engagements pris soient suivis d’effets. Elle implique également que les préoccupations des personnels soient examinées dans un cadre structuré, avec une visibilité suffisante sur les réponses attendues et les échéances retenues. C’est à cette condition que pourra progressivement s’installer une relation fondée davantage sur la confiance et la prévisibilité.

Cette stabilité est particulièrement importante pour la politique enseignante. La Guinée a connu, au cours des dernières années, un recours important à la contractualisation pour répondre aux besoins de couverture scolaire. Cette réponse a permis de faire face à l’augmentation rapide des effectifs, mais elle pose désormais la question de la construction d’une véritable politique de professionnalisation du métier d’enseignant, allant de la formation initiale au recrutement, à l’accompagnement, à la formation continue et au développement de carrière.

Cette politique de professionnalisation prend une importance particulière dans la perspective de Simandou 2040. La transformation économique attendue du pays ne pourra produire pleinement ses effets que si elle s’accompagne d’un renforcement substantiel du capital humain. Les investissements engagés devront pouvoir s’appuyer sur des enseignants capables de préparer les générations futures, mais aussi sur des techniciens qualifiés, des ingénieurs, des chercheurs et des professionnels aptes à répondre aux besoins nouveaux de l’économie. La réussite de Simandou 2040 dépendra ainsi autant de la capacité à réaliser les infrastructures et les investissements prévus que de celle à disposer, dans la durée, des compétences nécessaires pour les faire fonctionner, les valoriser et en assurer les effets sur le développement durable du pays.

Dans cette perspective, la trêve sociale doit être considérée non comme une parenthèse, mais comme un pacte de stabilité au service de la transformation du système éducatif. Elle donnerait à l’État et aux partenaires sociaux l’occasion de s’accorder sur une période de stabilité permettant de consolider les réformes, d’améliorer progressivement les conditions d’exercice des personnels et de garantir aux élèves et aux étudiants une continuité effective des apprentissages.

Il ne s’agit donc pas de demander aux personnels de renoncer à leurs revendications. Il s’agit de faire du dialogue social le principal cadre de leur prise en charge, tout en préservant ce qui constitue la raison d’être du service public d’éducation : permettre aux enfants et aux jeunes de Guinée d’apprendre dans les meilleures conditions possibles.

La Guinée porte aujourd’hui une ambition nouvelle pour son système éducatif. Elle dispose également, avec Simandou 2040, d’une perspective de transformation économique qui donne à cette ambition une portée nouvelle. Ce moment appelle de la responsabilité et une capacité collective à inscrire l’action éducative dans le temps.

Sans cette stabilité, les réformes risquent de rester fragmentaires et de produire des résultats en deçà des ambitions affichées. Avec une véritable trêve sociale, un dialogue régulier et des engagements respectés, le système éducatif guinéen pourrait disposer de l’espace nécessaire pour engager durablement les transformations dont dépend une grande partie de l’avenir du pays.

La trêve sociale serait ainsi moins une suspension qu’un engagement collectif : celui de donner à l’école guinéenne le temps, la stabilité et la confiance nécessaires pour préparer le capital humain de la Guinée de demain.

Sayon CAMARA, Spécialiste en politiques sectorielles et gestion des systèmes éducatifs

Email : sayonca7@gmail.com

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