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Guinée, cinquième République : la gouvernance comme première richesse nationale

La page de la transition est tournée. Un président démocratiquement élu est en place, une nouvelle Assemblée nationale et de nouveaux maires sont installés.

La République de Guinée entre dans la cinquième République avec un mandat clair : transformer une légitimité retrouvée en résultats tangibles pour les citoyens.

Les attentes sont immenses, variées, parfois contradictoires.

Face à cette masse d’attentes, un point est non négociable : la qualité de la gouvernance.

Économiquement, le pays n’est pas démuni. Au contraire, la République de Guinée aborde cette cinquième République avec des fondamentaux macroéconomiques solides. Selon les dernières Perspectives économiques de la Banque africaine de développement (2026), la croissance économique de la Guinée est attendue à 6,9 % en 2025, ce qui en fait l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest et la première de la sous-région en termes de croissance projetée, devant les principales économies de la CEDEAO.

Cette performance confirme la résilience de l’économie nationale, portée par le dynamisme des secteurs minier, agricole et des investissements publics.

À moyen terme, avec l’entrée progressive en production du mégaprojet Simandou et d’autres investissements structurants, le potentiel de croissance pourrait être encore plus élevé.

Mais cette performance statistique ne suffit pas à elle seule à transformer la vie des Guinéens. La moitié du PIB provient encore du secteur informel, près de 70 % des emplois demeurent précaires et les retombées sociales de la croissance restent limitées. La véritable question n’est donc plus de savoir si la Guinée peut croître, mais comment faire de cette croissance une prospérité durable, inclusive et équitable.

Cette position de leader régional constitue une opportunité historique mais aussi une responsabilité. Les performances économiques offrent désormais à l’État des marges de manœuvre inédites pour investir dans le capital humain, moderniser les infrastructures et accélérer la transformation économique. Elles ne seront toutefois durables que si elles s’accompagnent d’une gouvernance exemplaire, d’une gestion rigoureuse des finances publiques et d’une redistribution plus efficace des fruits de la croissance.

Sur le plan économique et financier, trois chantiers sont décisifs :

D’abord, mettre de l’ordre dans la façon dont le pays capte et utilise sa rente minière. Aujourd’hui, le moteur de la croissance est clairement identifié : bauxite, or, bientôt fer de Simandou.

Mais les liens entre ce cœur minier et le reste de l’économie restent faibles : peu de transformation locale, peu de chaînes de valeur, peu de connexions solides avec l’agriculture, l’industrie légère, les services.

La cinquième République doit faire du secteur minier non pas une enclave, mais un levier de diversification, via des politiques de contenu local, des infrastructures partagées (énergie, rails, routes), des mécanismes transparents de captation de la rente (redevances, impôts, dividendes) et un fonds de stabilisation ou d’investissement dédié aux générations futures.

Ensuite, orienter délibérément l’investissement public vers les secteurs qui font la productivité d’un pays : énergie, santé, éducation, infrastructures de base. La stratégie nationale est déjà tournée vers l’hydroélectricité et les renouvelables pour bâtir un mix énergétique dominé par l’hydraulique, ce qui réduirait la dépendance au fuel et permettrait, si le transport suit, d’exporter de l’électricité vers la sous-région. Mais sans discipline budgétaire, ni transparence sur les priorités, les grands projets peuvent devenir des éléphants blancs. Il faut des choix clairs : quelles infrastructures soutiennent réellement les activités (routes vers les zones agricoles, logistique portuaire, digitalisation des services publics) et quels investissements ont un véritable effet multiplicateur sur le citoyen et sur le tissu économique ?

Enfin, réformer l’État lui-même. Les réformes d’envergure ne peuvent pas s’arrêter aux textes. Elles doivent descendre « à tous les strates de l’administration » : recrutement, formation, évaluation, responsabilisation. Les finances publiques doivent être gérées comme un outil de développement, pas comme une simple caisse de distribution : meilleure collecte des recettes, lutte contre les exemptions abusives, budget orienté vers des programmes mesurables, suivi d’exécution des dépenses, publication régulière des données. Un franc mal dépensé, ou non traçable, c’est un poste de santé qui manque, une salle de classe qui fuit, une route qui se dégrade plus vite.

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Sur le terrain social, les urgences sont tout aussi claires. Le système de santé doit sortir du bricolage permanent. Sous-financement chronique, déficit d’infrastructures, pénurie de personnel dans les zones rurales et dans certaines spécialités, rupture de médicaments essentiels : la République de Guinée n’est pas une exception en Afrique, mais elle ne peut pas se contenter de cette comparaison. Orienter une fraction plus importante de la rente minière vers un système de santé plus robuste, avec des priorités simples (soins primaires,

maternités, urgences, médicaments, prévention) est à la fois un choix moral et un calcul économique : une population en mauvaise santé coûte cher et produit peu.

Même constat pour l’éducation. Officiellement, l’école primaire est gratuite et obligatoire, mais les taux de scolarisation et de fin de cycle restent faibles, les disparités territoriales fortes, et la qualité des apprentissages fragile. Depuis 2020, la part du budget consacrée à l’éducation a même reculé, frôlant des niveaux proches d’un plus bas historique, alors que les besoins explosent avec la démographie. Classes surchargées, infrastructures délabrées, manque d’enseignants formés, inégalités persistantes entre filles et garçons … Sans un sursaut sur ces questions, la « rente démographique » pourrait se transformer en fardeau social.

La cinquième République doit assumer une reconfiguration de la carte scolaire et universitaire, en lien avec les besoins futurs : les filières techniques et professionnelles, la formation continue, le numérique, les métiers liés à l’énergie, aux mines, à l’agro-industrie, à la santé.

Dans ce tableau, les outils de gouvernance adaptés au contexte guinéen existent : ils demandent surtout une volonté politique. On peut citer, parmi d’autres :

  • Un cadre de planification stratégique réaliste (plan de développement à 10-15 ans, scénarisé, chiffré, avec quelques objectifs phares simples à suivre par tous) ;
  • Des tableaux de bord de performance par ministère et par région, avec quelques indicateurs publics et compréhensibles (accès à l’eau, taux de scolarisation, délai moyen de traitement des dossiers, disponibilité des médicaments essentiels, etc.) ;
  • Des mécanismes de redevabilité : publication régulière des rapports d’exécution budgétaire, audits accessibles, débat parlementaire vivant, implication des collectivités locales dans le suivi des projets
  • Une administration modernisée, avec une part croissante de digitalisation dans la collecte des impôts, la gestion du foncier, les paiements aux fournisseurs, afin de réduire les fuites et la corruption.

Les défis à relever sont considérables : inégalités sociales, pression démographique, urbanisation mal maitrisée, changement climatique, dépendance aux matières premières, fragilité des institutions.

Mals ils ne sont pas insurmontables si l’exécutif accepte une vérité simple : la Guinée ne souffre pas d’un déficit de potentialités, elle souffre d’un déficit de gouvernance. Le pays dispose de ressources naturelles majeures, d’une position géographique stratégique, d’une jeunesse nombreuse ; pourtant, il reste classé parmi les pays à faible revenu, avec un PIB par habitant modeste et une pauvreté encore largement répandue.

La cinquième République sera jugée moins sur ses discours que sur sa capacité à transformer une croissance exceptionnelle en progrès partagé. Les chiffres sont aujourd’hui encourageants : avec une croissance projetée à près de 7 %, la Guinée s’impose comme l’économie la plus dynamique de l’Afrique de l’Ouest. Mais l’histoire économique montre qu’aucun pays ne devient durablement prospère grâce à la seule abondance de ses ressources naturelles.

La véritable richesse d’une nation réside dans la qualité de ses institutions, dans l’efficacité de son administration, dans la confiance qu’elle inspire à ses citoyens et à ses partenaires, et dans sa capacité à transformer la croissance en emplois, en écoles, en hôpitaux, en infrastructures et en justice sociale.

Si la cinquième République réussit cette transformation, elle ne sera pas seulement celle de la stabilité institutionnelle ; elle deviendra celle de la gouvernance, de la prospérité et de l’émergence. C’est à ce prix que la Guinée cessera d’être un pays aux immenses promesses pour devenir une puissance économique et sociale de référence en Afrique de l’Ouest.

Doussou Mohamed KEITA

Analyste Économique

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