Nous devons apprendre à faire la part des choses dans l’animation de notre espace public numérique. En Guinée, nous avons parfois tendance à accorder indistinctement le statut d’informateur, voire de journaliste, à toute personne qui publie, commente, relaie ou diffuse des contenus sur les réseaux sociaux. Or, il existe des différences fondamentales entre informer, communiquer, commenter, analyser et produire du contenu numérique.
Les blogueurs, les vlogueurs, les créateurs de contenus et les simples diffuseurs d’informations occupent désormais une place importante dans notre environnement médiatique. Toutefois, leurs fonctions, leurs méthodes de travail et leurs responsabilités ne sont pas nécessairement les mêmes.
Un blogueur est une personne qui publie régulièrement des textes, des analyses, des opinions ou des réflexions sur une plateforme numérique, généralement autour de thématiques qui l’intéressent ou pour lesquelles elle revendique une expertise. Son activité relève essentiellement de la publication et du partage de contenus écrits. Il peut contribuer au débat public, mais ses publications ne constituent pas automatiquement des informations journalistiques.
Un vlogueur, contraction de « vidéo-blogueur », est un créateur qui utilise principalement la vidéo pour partager ses expériences, ses opinions, ses commentaires ou ses analyses. Il intervient notamment sur YouTube, Facebook, TikTok et d’autres plateformes audiovisuelles. Son activité peut relever du divertissement, de la vulgarisation, du témoignage ou du commentaire de l’actualité.
Le créateur ou producteur de contenus numériques, quant à lui, est un acteur qui conçoit et diffuse différents formats : vidéos, podcasts, publications graphiques, montages, infographies, capsules pédagogiques ou contenus promotionnels. Son champ d’intervention est particulièrement vaste et peut couvrir aussi bien la communication institutionnelle que le divertissement, la sensibilisation ou la vulgarisation de sujets d’intérêt général.
Enfin, le diffuseur ou relais de contenus est une personne qui partage, republie ou transmet des informations et des publications produites par d’autres. Il n’est pas nécessairement à l’origine du contenu qu’il diffuse et n’en maîtrise pas toujours les conditions de production ni la véracité.
Ces différents acteurs participent incontestablement à la circulation de l’information et à l’animation du débat public. Leur contribution à la démocratisation de la parole et à l’accès aux plateformes d’expression est indéniable. Mais il serait intellectuellement discutable de confondre systématiquement leurs interventions avec le travail journalistique.
Informer ne signifie pas simplement publier. Le journalisme implique notamment une démarche de vérification des faits, le recoupement des sources, la contextualisation des événements, la distinction entre faits établis et opinions, ainsi que le respect des règles déontologiques qui encadrent la profession.
Or, dans notre environnement numérique guinéen, nous assistons trop souvent à la diffusion de contenus qui relèvent davantage de la rumeur, de la spéculation, de l’interprétation approximative, de la manipulation émotionnelle ou de la recherche effrénée de visibilité que d’une véritable démarche d’information.
Le plus préoccupant reste notre rapport collectif à ces contenus. Dans une société où la réaction émotionnelle prend parfois le dessus sur l’analyse critique, une publication non vérifiée peut rapidement devenir virale, alimenter des controverses, porter atteinte à la réputation de personnes ou d’institutions et, dans certaines circonstances, contribuer à exacerber les tensions sociales.
Nous devons donc apprendre à développer une véritable culture de discernement numérique. Tout ce qui est publié n’est pas nécessairement vrai. Tout ce qui devient viral n’est pas forcément pertinent. Tout ce qui suscite l’indignation ne constitue pas nécessairement une information fiable. Et toute personne disposant d’une audience importante ne possède pas automatiquement les compétences nécessaires pour traiter des sujets complexes relevant de l’économie, de la justice, de la politique ou de la gouvernance publique.
Cela ne signifie nullement qu’il faille restreindre la liberté d’expression ou réserver le débat public à une catégorie professionnelle. La liberté de publier, de commenter, de critiquer et de partager des opinions est une composante essentielle d’une société démocratique.
Toutefois, liberté d’expression ne signifie pas absence de responsabilité.
Un pays qui aspire à la modernité, à la consolidation de l’État de droit et au respect du droit à l’information doit également s’interroger sur les conditions d’organisation et de régulation de son espace public numérique.
La Guinée doit pouvoir construire un cadre juridique et institutionnel adapté aux réalités de son environnement numérique, notamment à la puissance de diffusion des plateformes et à la rapidité avec laquelle les contenus peuvent atteindre des milliers, voire des millions de personnes.
Cet encadrement doit poursuivre plusieurs objectifs : protéger la liberté d’expression, promouvoir l’accès à une information fiable, responsabiliser les acteurs de la diffusion numérique, lutter contre la désinformation et les manipulations malveillantes, protéger les droits des citoyens et prévenir les atteintes injustifiées à la quiétude sociale.
Il ne s’agit donc pas d’instaurer une police de la pensée ni de donner aux autorités un pouvoir arbitraire de contrôle des opinions. Il s’agit plutôt de promouvoir une régulation transparente, proportionnée, indépendante et respectueuse des libertés fondamentales, avec des mécanismes de recours et des garanties contre les abus.
Parallèlement, les citoyens doivent être davantage sensibilisés à la vérification des sources, à la responsabilité du partage et aux conséquences de la propagation de contenus non vérifiés.
La modernité numérique ne se mesure pas au nombre de publications, de vues, de partages ou d’abonnés. Elle se mesure aussi à la qualité de l’information qui circule, à la responsabilité de ceux qui la produisent et à la maturité de ceux qui la consomment.
Il est temps que nous apprenions collectivement à distinguer l’information de l’opinion, le journalisme du commentaire, l’analyse de la spéculation et la liberté d’expression de la désinformation.
Car une société bien informée est une société mieux préparée à comprendre ses enjeux, à exercer son esprit critique et à préserver sa cohésion.
Doussou Mohamed KEITA
Farafinainfo à l’honneur : Le journaliste Chahreddine Berriah, lauréat
