GUINÉE: avec de tels atouts, le gouvernement doit rassurer, pas alarmer

La Guinée dispose aujourd’hui de marges de manœuvre économiques considérables. Le véritable enjeu des trois prochaines années n’est donc pas de demander au peuple de se résigner, mais de transformer cette fenêtre historique en discipline budgétaire, en investissements productifs et en prospérité partagée.

« Ces trois années à venir, si je dis que ce sera facile, je vous aurai menti. Il faudra beaucoup d’efforts, de la résilience et un sentiment de sacrifice pour que nous sortions de ce qui nous plombe. »

Cette déclaration du Premier ministre, Amadou Oury Bah, mérite que l’on s’y arrête. Non pas parce qu’elle serait nécessairement fausse, mais parce que le choix des mots, le moment et le contexte dans lesquels ils sont employés revêtent une importance particulière lorsqu’ils viennent du chef du Gouvernement.

La communication économique d’un gouvernement n’est jamais neutre. Elle agit sur la confiance des ménages, des entreprises, des investisseurs et des partenaires internationaux. Elle doit donc distinguer clairement les difficultés structurelles, les risques potentiels et les véritables crises.

Or, à ce stade, la Guinée ne présente pas les caractéristiques d’une économie en situation de crise macroéconomique majeure. Au contraire, plusieurs indicateurs montrent une économie en phase d’accélération.

Une économie qui dispose aujourd’hui d’une fenêtre historique exceptionnelle

Les dernières données de la Banque mondiale sont particulièrement éclairantes.

Après une croissance de 5,7 % en 2024, l’économie guinéenne aurait enregistré une croissance estimée à 7,4 % en 2025. L’inflation a parallèlement ralenti à 3,2 %, contre 5,1 % en 2024. Le déficit budgétaire s’est réduit de 4,9 % du PIB en 2024 à environ 4,1 % en 2025, tandis que la dette publique est estimée à 47,9 % du PIB.

Plus remarquable encore: la Banque mondiale projette une croissance moyenne de 10,3 % sur la période 2026-2028, principalement sous l’effet de l’expansion minière et de la montée en puissance du projet Simandou. Le secteur minier pourrait progresser en moyenne de 23,3 % par an sur cette période.

L’enjeu est donc moins de savoir si la Guinée dispose de ressources pour accélérer son développement que de savoir si elle saura transformer cette croissance en richesse durable, en emplois, en infrastructures et en amélioration réelle du niveau de vie des populations.

C’est là que se situe le véritable débat.

Simandou n’est pas seulement un projet minier: c’est un test de gouvernance économique

La mise en exploitation progressive de Simandou constitue probablement l’une des plus importantes ruptures économiques de l’histoire récente de la Guinée.

La Déclaration de politique générale du Gouvernement est elle-même ambitieuse. Elle projette, dans le cadre de Simandou 2040, une croissance moyenne de 10,3 % par an, un PIB qui pourrait atteindre 152 milliards de dollars à l’horizon 2040, contre environ 35 milliards aujourd’hui, ainsi que la création de plus de 5 millions d’emplois.

Le programme annonce également 122 mégaprojets et 39 réformes structurantes, représentant environ 330 milliards de dollars d’investissements sur quinze ans, dont 75 milliards sur la première période 2026-2030.

Ces chiffres donnent la mesure de l’ambition.

Mais ils doivent également nous conduire à une exigence fondamentale: plus, les ressources disponibles augmentent, plus l’exigence de gouvernance doit être élevée.

La richesse minière ne constitue pas automatiquement le développement.

Elle peut produire de la prospérité si elle est bien gouvernée.

Elle peut également produire de l’inflation, des déséquilibres budgétaires, une dépendance excessive aux matières premières, des inégalités et une économie artificiellement tirée par les grands projets si les mécanismes de redistribution, de transformation locale et d’investissement productif ne sont pas correctement conçus.

La Banque mondiale attire précisément l’attention sur ce paradoxe: la croissance guinéenne est robuste, mais la mobilisation des recettes intérieures demeure faible. Les recettes fiscales n’ont représenté en moyenne que 12,8 % du PIB entre 2016 et 2023, en dessous du seuil de 15 % considéré comme nécessaire pour soutenir durablement le développement.

Voilà le véritable sujet.

La question n’est donc pas: « La Guinée va-t-elle souffrir? »

La question devrait être:

Que devons-nous faire aujourd’hui pour que la prochaine crise, lorsqu’elle surviendra inévitablement, ne trouve pas l’État guinéen désarmé?

Car aucun pays n’est à l’abri d’un choc.

Une baisse brutale du prix de la bauxite ou du minerai de fer, une crise géopolitique mondiale, une perturbation des chaînes logistiques, une hausse du prix du pétrole, une dégradation des conditions financières internationales, une catastrophe climatique ou une crise sanitaire peuvent rapidement modifier les équilibres.

L’actualité internationale rappelle d’ailleurs qu’un environnement extérieur favorable ne peut jamais être considéré comme acquis.

La résilience économique ne consiste donc pas à annoncer la difficulté; elle consiste à construire les amortisseurs qui permettront de l’absorber.

La première assurance contre les chocs: une gestion rigoureuse des finances publiques

Le Gouvernement a déjà annoncé plusieurs mesures allant dans cette direction.

Dans sa Déclaration de politique générale, le Premier ministre a mis en avant l’augmentation des recettes publiques, la rationalisation des dépenses et la digitalisation des régies financières.

Selon la Primature, les recettes publiques sont passées d’environ 18 859 milliards de GNF en 2020 à 45 000 milliards de GNF en 2025, soit une progression annoncée de 139 %. La digitalisation et la mise en place du Fichier unique de gestion administrative et de la solde auraient également permis plus de 246 milliards de GNF d’économies.

C’est précisément cette dynamique qu’il faut amplifier.

Un État qui mobilise davantage de recettes, qui maîtrise ses dépenses, qui contrôle sa masse salariale, qui digitalise ses procédures et qui améliore la traçabilité de la dépense publique devient mécaniquement plus résilient.

La meilleure politique de résilience n’est pas le sacrifice permanent demandé aux citoyens ; c’est la qualité de la gestion publique.

Chaque franc guinéen collecté doit être traçable.

Chaque franc dépensé doit pouvoir être justifié.

Chaque investissement public doit être évalué selon son coût, son rendement économique et son impact social.

Chaque marché public doit être soumis à des règles transparentes.

Chaque entreprise publique doit être tenue à des objectifs de performance.

Et chaque responsable public doit pouvoir rendre compte des résultats obtenus.

Deuxième amortisseur: constituer des réserves plutôt que consommer immédiatement la rente minière

La montée en puissance de Simandou doit conduire la Guinée à réfléchir dès maintenant à la gestion intertemporelle de ses revenus miniers.

Il serait dangereux de considérer l’augmentation des recettes minières comme une autorisation permanente d’augmenter les dépenses courantes.

Une partie des recettes exceptionnelles devrait servir à:

  • renforcer les réserves budgétaires;
  • réduire les risques d’endettement;
  • financer les infrastructures structurantes;
  • investir dans l’énergie;
  • développer les infrastructures agricoles;
  • améliorer les systèmes éducatif et sanitaire;
  • soutenir la transformation industrielle;
  • financer le capital humain;
  • alimenter des mécanismes d’épargne souveraine à long terme.

Une rente minière consommée disparaît. Une rente minière transformée en actifs productifs devient un patrimoine national.

C’est toute la différence entre une économie minière prospère pendant dix ans et une économie transformée pour plusieurs générations.

Troisième amortisseur: sortir progressivement de l’économie de rente

La Guinée ne doit pas seulement exporter davantage de minerai.

Elle doit produire davantage.

Transformer davantage.

Exporter davantage de produits à valeur ajoutée.

Employer davantage de Guinéens qualifiés.

C’est ici que le contenu local doit cesser d’être un simple slogan.

La bauxite doit progressivement alimenter une véritable chaîne industrielle: extraction, transformation, alumine, aluminium, services industriels, maintenance, ingénierie, logistique, formation et sous-traitance.

Le même raisonnement doit être appliqué au fer, à l’or, à l’agriculture et aux infrastructures.

La Banque mondiale souligne que la croissance minière doit s’accompagner d’un développement beaucoup plus dynamique des secteurs non miniers pour créer des emplois et rendre la croissance plus inclusive.

Le véritable indicateur de réussite de Simandou ne sera donc pas uniquement le tonnage de minerai exporté. Ce sera le nombre d’entreprises guinéennes créées, le nombre d’emplois qualifiés générés, la valeur ajoutée captée localement et l’amélioration mesurable du revenu des ménages.

Quatrième amortisseur: une digitalisation radicale de l’État

La digitalisation de l’administration ne doit pas être considérée comme un simple projet informatique.

Elle doit devenir une réforme profonde du modèle de gestion publique.

Marchés publics, fiscalité, douanes, foncier, solde, ressources humaines, dépenses publiques, gestion des projets, investissements, trésorerie, patrimoine de l’État: tout doit progressivement devenir traçable et interconnecté.

C’est également l’un des axes déjà annoncés par le Gouvernement.

La Déclaration de politique générale prévoit notamment la rationalisation des exonérations, l’interconnexion des systèmes fiscaux et fonciers, l’amélioration de la qualité de la dépense et l’accélération de la digitalisation des procédures.

Il faut aller plus loin.

La Guinée devrait pouvoir construire progressivement un État piloté par la donnée, dans lequel le décideur dispose en temps réel d’informations sur: les recettes; les dépenses; les marchés; les projets; les délais; les coûts; les effectifs; les résultats.

C’est cela, la véritable modernisation de l’État.

Cinquième amortisseur: une lutte systémique contre la corruption

La corruption n’est pas seulement une question morale.

C’est une question macroéconomique.

Chaque marché surfacturé, chaque exonération injustifiée, chaque dépense fictive, chaque détournement, chaque recrutement sans besoin réel et chaque projet mal exécuté réduit la capacité de l’État à investir dans l’économie.

La lutte contre la corruption doit donc être pensée comme une politique économique de résilience.

Il faut renforcer les contrôles internes, les audits, les contrôles a posteriori, la traçabilité numérique, les mécanismes de déclaration et de contrôle des conflits d’intérêts, ainsi que les sanctions effectives.

Mais surtout, il faut réduire les espaces dans lesquels la corruption peut prospérer.

Plus une procédure est digitalisée, automatisée, documentée et contrôlée, moins elle dépend de l’arbitraire individuel.

Sixième amortisseur: transformer la croissance en emplois

Une croissance de 10 % ne suffit pas à elle seule.

Elle doit être créatrice d’emplois.

C’est probablement l’un des défis les plus importants des prochaines années.

Le nouveau Cadre de partenariat de la Banque mondiale pour la Guinée, couvrant 2027-2033, place d’ailleurs au centre de son intervention la création de plus et de meilleurs emplois, à travers quatre axes: gouvernance économique, infrastructures, capital humain et investissement privé.

Cela rejoint une évidence: le meilleur stabilisateur social reste une économie capable de créer des emplois productifs.

Il faut donc investir massivement dans les compétences techniques, la formation professionnelle, l’apprentissage, les métiers industriels, le numérique, la maintenance, le BTP, l’agriculture moderne, la logistique et les métiers liés aux mines.

Alors, faut-il nier les difficultés? Absolument pas.

C’est ici qu’il faut apporter une nuance importante au débat.

Dire que les fondamentaux économiques sont favorables ne signifie pas que la Guinée est à l’abri des risques.

Au contraire.

La concentration de la croissance autour du secteur minier constitue elle-même un risque.

La dépendance aux marchés internationaux expose le pays aux fluctuations des prix.

La montée rapide des investissements peut exercer des pressions sur les infrastructures, le foncier, les importations et les capacités administratives.

La croissance rapide peut également créer des tensions inflationnistes.

Et la capacité de l’État à exécuter simultanément des dizaines de grands projets constitue un défi considérable.

La Banque mondiale estime d’ailleurs que l’accélération de la croissance attendue doit s’accompagner de réformes macro-fiscales et sectorielles pour que le boom de Simandou se transforme réellement en croissance inclusive.

La prudence est donc nécessaire. Mais la prudence n’est pas le pessimisme.

Le Premier ministre devrait surtout donner un cap

Lorsqu’un chef de Gouvernement s’adresse à une population, il ne doit pas seulement annoncer les efforts à fournir.

Il doit expliquer pourquoi ces efforts sont nécessaires, pendant combien de temps, pour obtenir quels résultats et avec quels mécanismes de protection pour les citoyens.

Le discours public doit passer de:

« Les trois prochaines années seront difficiles »

à:

« Les trois prochaines années seront exigeantes, mais elles constituent une fenêtre historique que nous devons utiliser pour transformer durablement la Guinée. Voici les réformes, voici les investissements, voici les indicateurs, voici les résultats attendus. »

Cette nuance est fondamentale.

Car la Guinée n’est pas aujourd’hui une économie sans perspectives.

Elle est au contraire à la veille d’une transformation économique majeure.

Le Gouvernement lui-même reconnaît que les recettes publiques progressent, que la discipline budgétaire s’améliore, que la digitalisation avance et que les perspectives liées à Simandou sont considérables.

Dans ces conditions, le rôle d’un gouvernement est de convertir les perspectives en confiance et la confiance en investissement.

Il faut donc changer le logiciel du discours économique

La Guinée doit sortir de deux excès symétriques.

Le premier serait de présenter Simandou comme une richesse magique qui résoudrait automatiquement tous les problèmes du pays.

Le second serait de présenter les prochaines années comme une période nécessairement douloureuse, alors même que les indicateurs de croissance, d’inflation, d’investissement et de recettes publiques ouvrent une fenêtre d’opportunité exceptionnelle.

La bonne posture est entre les deux: lucidité sur les risques, confiance dans les capacités du pays et exigence absolue de performance publique.

Le Gouvernement dispose aujourd’hui d’atouts considérables: une croissance forte; une inflation relativement contenue; une dette encore maîtrisable; une progression importante des recettes publiques; un potentiel minier exceptionnel; Simandou; des investissements massifs; une position géographique stratégique; un potentiel agricole considérable; une jeunesse nombreuse; et une fenêtre historique pour réformer l’État.

Mais ces atouts ne produiront rien automatiquement.

Ils exigent une gouvernance économique beaucoup plus rigoureuse.

Le véritable sacrifice doit être celui de l’État: sacrifier le gaspillage, pas l’espérance

Si des sacrifices sont nécessaires, ils doivent d’abord commencer par l’État lui-même.

Sacrifier les dépenses improductives.

Sacrifier les privilèges injustifiés.

Sacrifier les procédures archaïques.

Sacrifier les détournements.

Sacrifier les marchés surfacturés.

Sacrifier les exonérations sans justification économique.

Sacrifier les recrutements sans besoin réel.

Sacrifier les projets sans études sérieuses.

Sacrifier l’opacité.

Sacrifier l’impunité.

Mais certainement pas sacrifier l’espérance d’une population qui attend depuis trop longtemps que les ressources exceptionnelles de son pays produisent enfin une amélioration tangible de ses conditions de vie.

La Guinée entre dans une séquence économique exceptionnelle.

La Banque mondiale prévoit une croissance moyenne de plus de 10 % sur 2026-2028. Le Gouvernement projette, à travers Simandou 2040, une transformation économique d’une ampleur historique. La communauté internationale renforce parallèlement son accompagnement dans la mobilisation des recettes, la gestion des finances publiques, l’agriculture, les compétences et l’investissement privé.

Il ne manque donc pas à la Guinée les opportunités.

Ce qui déterminera son avenir sera sa capacité à bien gérer ces opportunités.

C’est pourquoi le message gouvernemental devrait être moins celui de la résignation que celui de la responsabilité: oui, les prochaines années seront exigeantes; oui, les risques existent; mais la Guinée dispose aujourd’hui des moyens économiques, financiers, miniers et institutionnels pour amortir les chocs et construire une trajectoire de prospérité.

Le véritable défi des trois prochaines années n’est donc pas de convaincre les Guinéens qu’ils doivent se sacrifier.

C’est de démontrer, chiffres à l’appui, que chaque sacrifice consenti aujourd’hui produit demain davantage de richesse, davantage d’emplois, davantage de services publics et davantage de confiance.

C’est cela, au fond, une gouvernance économique responsable.

Rassurer sans mentir.

Alerter sans alarmer.

Réformer sans improviser.

Investir sans gaspiller.

Et surtout, transformer la rente en patrimoine national. 

Mohamed KEITA, Analyste Economique

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