Inondations, déchets et vidéos virales : la pluie n’est pas notre ennemi, l’inaction si

À chaque averse, les mêmes images circulent : des rues transformées en torrents, des motos emportées, des concessions noyées sous les eaux boueuses, des montagnes de déchets charriées par les caniveaux débordés. Les citoyens filment, partagent, s’indignent. Et que répond-on trop souvent ? On s’attaque… aux citoyens qui montrent la réalité, plutôt qu’à la réalité elle‑même.

Quand un responsable public consacre plus d’énergie à dénoncer ceux qui diffusent des images d’ordures et de caniveaux obstrués qu’à expliquer comment il entend régler le problème, le message est clair : la priorité n’est pas la gouvernance, mais la communication. On voudrait que la misère urbaine reste hors champ, comme si cacher les symptômes pouvait guérir la maladie. Or, ce dont la Guinée a besoin aujourd’hui, ce ne sont pas de discours offensés, ce sont des résultats visibles dans les quartiers, dans les rues, dans le quotidien des citoyens.

Les premières pluies de la saison jouent le rôle de révélateur impitoyable. Elles ne sont ni politiques ni partisanes. Elles montrent exactement l’état de nos réseaux d’assainissement, de nos voiries, de notre gestion des déchets et, au fond, l’état de notre gouvernance urbaine. Là où les caniveaux sont entretenus, dimensionnés et protégés, l’eau s’écoule. Là où ils sont bouchés, sous-dimensionnés ou inexistants, l’eau déborde. Ce n’est pas un débat idéologique, c’est de l’hydraulique de base.

D’autres capitales africaines ont choisi une autre voie. À Cotonou, par exemple, un schéma directeur de drainage a été élaboré et utilisé pour guider des investissements lourds dans la gestion des eaux pluviales, avec des dizaines de kilomètres de drains et de caniveaux construits ou réhabilités, des rues pavées, des bassins de rétention, et une réduction tangible des risques d’inondation dans plusieurs quartiers vulnérables. Là-bas aussi, les inondations ont longtemps été banalisées. La différence, c’est qu’à un moment, le choix a été fait de regarder le problème en face et d’investir dans des solutions structurantes.

La question qui se pose à nous, en Guinée, n’est donc pas de savoir si les citoyens ont le droit de montrer des caniveaux débordés. La question est : qu’allons‑nous faire, en tant qu’État, pour qu’ils n’aient plus besoin de les montrer ? Tant que les vidéos de déchets et d’inondations feront le tour des réseaux après chaque pluie, c’est que le travail n’est pas fait. S’attaquer aux messagers ne fera jamais baisser le niveau de l’eau.

Les enjeux sont connus : urbanisation rapide et souvent anarchique, occupation des zones inondables, absence de planification drainante, faiblesse de la gestion des déchets solides, manque de maintenance des ouvrages existants. Il ne s’agit pas de découvrir l’eau chaude. Il s’agit de passer du constat à l’action, avec une vision, une méthode et une redevabilité.

Cette vision existe déjà ailleurs : un schéma directeur d’assainissement et de drainage qui sert de feuille de route à l’action publique. Diagnostic détaillé des réseaux, cartographie des zones à risque, scénarios d’aménagement, plan d’investissements hiérarchisé sur plusieurs années, mécanisme de suivi. C’est ce type d’outil qui a permis à certaines villes africaines de plaider leur cause auprès des bailleurs, de mobiliser des financements internationaux et de lancer des projets sérieux de résilience urbaine.

Dans notre contexte, cela suppose trois inflexions majeures

D’abord, reconnaître que l’assainissement et la gestion des eaux pluviales ne sont pas de simples opérations de « nettoyage » ponctuel ou de communication à la veille de l’hivernage, mais un pilier de la politique publique au même titre que l’énergie, la santé ou l’éducation. Un ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement ne devrait pas être en première ligne pour commenter des vidéos virales, mais pour présenter un calendrier de travaux, des priorités d’investissement, des indicateurs de performance : nombre de kilomètres de drains curés ou construits, nombre de points noirs traités, fréquence des inondations, satisfaction des habitants.

Ensuite, accepter que la transparence fait partie de la solution. Les images de déchets et de caniveaux débordés ne sont pas un « complot », elles sont un feedback brut. Dans les pays où la gouvernance progresse, les autorités utilisent ce type de remontées comme un outil de monitoring social : elles croisent ces signaux avec leurs propres données et ajustent leurs priorités. Empêcher les citoyens de montrer ce qu’ils vivent, c’est se priver d’un système d’alerte précoce gratuit et permanent.

Enfin, lier le discours aux actes. Annoncer des campagnes d’assainissement, c’est bien ; montrer, chiffres à l’appui, ce qu’elles ont changé, c’est mieux. Combien de tonnes de déchets collectées ? Combien de caniveaux curés ? Sur combien de temps la situation reste‑t‑elle sous contrôle ? Quels sont les points noirs qui résistent et pourquoi ? Sans ces éléments, la confiance se délite, et la parole publique se dilue dans le bruit.

Nous traversons une période critique : pression démographique, vulnérabilité au changement climatique, tensions sociales, attentes fortes de la jeunesse. Dans un tel contexte, chaque décision publique doit être pensée en termes de résultats et d’impact sur le cadre de vie. Un ministère en charge de l’hydraulique et de l’assainissement qui consacre son énergie à sermonner les internautes plutôt qu’à structurer un plan de drainage ambitieux envoie un signal décalé par rapport à l’urgence du moment.

La Guinée a aujourd’hui une opportunité : mobiliser les ressources internes et externes, notamment celles issues de ses projets structurants, pour investir dans des infrastructures qui protègent réellement les populations. Les partenaires techniques et financiers ne demandent qu’une chose : des projets sérieux, adossés à des schémas directeurs solides et à une gouvernance claire. Cotonou et d’autres villes africaines en ont fait la démonstration. Nous n’avons aucune raison objective de rester en marge.

Cette tribune n’est pas un procès, c’est une interpellation. Nous n’avons pas besoin d’un ministère qui se fâche contre les caméras des citoyens, nous avons besoin d’un ministère qui se fâche contre les inondations, contre l’inaction, contre la répétition des mêmes scènes année après année. Nous n’avons pas besoin de moins d’images ; nous avons besoin de moins d’eaux sales chez les gens, moins de déchets dans les rues, moins de familles réveillées la nuit par des torrents de boue.

La pluie n’a pas voté le 31 mai 2026 lors des élections législatives, communales. Mais elle jugera, saison après saison, la qualité de notre gouvernance. À l’exécutif maintenant de choisir : se battre contre les smartphones… ou se battre pour des villes qui résistent enfin à la première averse.

Mohamed KEITA

Analyste Economique

Tél : 622 03 54 79

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